Le prince Alexandre Troubetksoï, descendant d’émigrés russes et citoyen français, ne s’est pas retrouvé par hasard dans la liste des candidats à l’entrée au conseil d’administration de Svyazinvest. Le prince est un compagnon d’armes éprouvé par le temps : il faisait déjà du commerce avec la Russie du temps de l’URSS.
Après que le président Dmitriï Medvedev a ordonné que les hauts fonctionnaires quittent les conseils d’administration des grandes compagnies publiques, le ministre des communications Igor Chegolev a proposé, pour son remplacement à la direction du conseil d’administration de Svyazinvest [plus grand groupe de télécommunications russe, ndlr], le prince Alexandre Troubetksoï, citoyen français d’origine russe.
La liste des candidats à l’entrée au conseil d’administration de Svyazinvest doit être approuvée par le chef du gouvernement, Vladimir Poutine. Mais cela ne devrait pas poser de problème : le prince Troubetzkoy est mentionné sur le site du Premier ministre comme un des présidents « des éminentes organisations de l’émigration russe en France », président du Comité pour la mémoire de la Garde impériale, membre-fondateur de l’organisation civile « Mouvement pour une orthodoxie noble en Europe occidentale » et « participant actif et initiateur des manifestations patriotiques fondamentales de l’émigration russe ».
« Au conseil d’administration de Svyazinvest ne peut entrer qu’un citoyen russe », a rappelé l’ex-directeur général de la compagnie, Evgueniy Yurchenko.
Troubetzkoy a déclaré avoir déjà déposé sa demande pour l’obtention de la nationalité russe : « Quand on m’a proposé cet honneur, je n’ai pas pu et n’ai pas voulu refuser. »
Mais qui est donc ce « célèbre représentant de l’émigration », et pourquoi l’a-t-on appelé à rejoindre Svyazinvest ?
La mère de Troubetzkoy est la petite-fille du général-gouverneur de Moscou Golytsine : son père a prêté serment à Nicolas II et s’est battu dans l’armée blanche sous le commandement des généraux Denikine, puis Vrangel, avant de rejoindre l’émigration et de s’établir en France.
Le prince raconte qu’il gagnait un peu d’argent, dans sa jeunesse, en jouant de la balalaïka et de la guitare. Il a ensuite effectué son service dans l’armée française et, à la fin des années 60, a commencé, en même temps que ses études dans une école de commerce, à travailler sur les chantiers navals à Nantes.
« Je travaillais alors sur le contrat que l’URSS avait conclu dans les années 1970 avec la France pour la fourniture de navires destinés à la pêche », se souvient le prince.
Ensuite, Troubetzkoy a fourni à l’URSS de l’équipement de soudure, notamment ceux que l’on utilisait pour produire les carrosseries automobiles des GAZ-24 « Volga ».
Après quoi le prince a, pendant un certain temps, quitté la France. « J’ai vécu deux ans en Irak et en Syrie avec des allers-retours au Liban, je travaillais comme sous-traitant en logistique pour la société française Entrepose », raconte le prince. Après le début de la guerre au Liban, Troubetzkoy est revenu en France.
De 1975 à 1994, il a travaillé pour la Societе Generale Semiconduttori Microelettronica qui a fusionné, en juillet 1987, avec la firme Thomson. Le prince fournissait à l’URSS des systèmes de transmission de messages pour Aeroflot, le ministère de l’aviation civile et le ministère des communications d’URSS. Troubetzkoy était aussi responsable, chez Thomson, de gros contrats : fourniture de systèmes de contrôle et de téléguidage des gazoducs pour le ministère des industries gazière et pétrolière.
Troubetzkoy déclare avoir aussi participé à la fourniture, pour l’agence TASS, de systèmes de gestion des communications. Chegolev, de 1988 à 1998, travaillait comme correspondant d’ITAR-TASS à Paris.
« Nous connaissions l’existence l’un de l’autre », se souvient Troubetzkoy, qui ajoute n’avoir fait « en détails » la connaissance de Chegolev que bien plus tard, quand ce dernier était déjà ministre des communications.
D’après les informations de la revue Ekspert, Chegolev -ex-collaborateur du principal département du KGB- travaillait en France sous couverture de TASS.
« On n’a jamais tenté de me recruter »
Avec les représentants de l’élite russe, Troubetzkoy a lié connaissance grâce à l’entremise de Vladimir Gurytchev. Aujourd’hui, Gurytchev est président d’honneur de la Chambre de commerce et d’industrie russo-bulgare, mais dans les années 1980, il travaillait à la gestion du poste de dispatching central du système énergétique unifié (EÉS) d’URSS.
« Quand j’ai fait la connaissance de Vladimir Gurytchev, il travaillait à l’EÉS et était intéressé par des contacts avec une firme possédant une expérience de création de systèmes de postes de dispatching pour la livraison énergétique », se souvient Troubetzkoy.
En 1993, Gurytchev était à la tête du conseil d’administration de la banque commerciale d’actionnaires Megabatt-bank, et a rapidement invité Troubetzkoy à y siéger.
« Alexandre Troubetzkoy possède une longue expérience du travail avec de grosses compagnies russes et françaises au plus haut niveau. Ce sont des liens colossaux, explique Gurytchev. Nous avons assuré d’importants contrats dans le secteur énergétique entre la Russie et la France. »
Gurytchev estime le montant total de ces projets à 200-300 millions de dollars. Il s’agissait de contrats signés en 1996-1997 entre l’organisation non commerciale EÉS et un des sous-départements énergétiques de Thomson, où Troubetzkoy était responsable de gros contrats avec la Russie et conseillait le président français de l’époque. Gurytchev et Troubetzkoy avaient en commun non seulement l’énergie, mais aussi un vif intérêt pour l’histoire.
« Nous nous intéressions tous deux à la guerre russo-turque dans les Balkans. En 1997, on a commencé à préparer un livre sur le thème de cette guerre en collaboration avec l’Institut d’histoire du ministère de la Défense, se souvient Troubetzkoy. (Il s’agit de l’ouvrage Nous regardons l’avenir à travers le passé (1997), publié à l’occasion du 120 ème anniversaire de la libération de la Bulgarie du joug turc).
L’intérêt pour l’histoire militaire a également réuni Troubetzkoy et le diplomate Aleksandr Avdeev. « Nous l’avions [Avdeev] invité à la sortie du livre. Par la suite, nous lui avons demandé d’écrire une préface pour le livre suivant, sur le thème du passage de Souvorov à travers les Alpes », se souvient Troubetzkoy.
Troubetzkoy a traduit lui-même la préface d’Avdeev, et c’est ainsi, selon lui, qu’ont débuté leurs contacts informels.
« Quand Avdeev est devenu ambassadeur en France [de 2002 à 2008], il s’intéressait grandement aux questions du rapprochement de la Russie avec les descendants des émigrés, raconte Troubetzkoy. Nos relations ont alors évolué vers les rapports les plus amicaux. »
Dans les années 1970-1980, Avdeev avait travaillé à l’ambassade d’URSS en France, en qualité de deuxième, puis de premier secrétaire. Avdeev figurait parmi les 47 diplomates soviétiques expulsés hors de France suite à un gros scandale d’espionnage en avril 1983, a déclaré dans une interview au Journal du Dimanche le réalisateur français Christian Carion, qui a sorti en 2009 un film sur ces événements : L’Affaire Farewell.
Troubetzkoy assure de son côté qu’Avdeev n’était pas dans la liste des diplomates soviétiques expulsés. Aujourd’hui, Avdeev est ministre de la culture de Russie.
Par coïncidence, beaucoup de ceux qui ont joué un rôle notable dans la carrière de Troubetzkoy sont considérés comme étant des anciens collaborateurs du KGB. À en croire Troubetzkoy, cependant, on n’a jamais tenté de le recruter, et les services français ne lui ont jamais posé de questions.
« Nous aidons grâce à nos contacts au niveau supérieur »
Avdeev, poursuit Troubetzkoy, a aussi incité le prince à rejoindre l’association Dialogue franco-russe, créée en 2004 sous le patronage des présidents Vladimir Poutine et Jacques Chirac pour développer la collaboration économique et culturelle entre les deux pays.
Troubetzkoy est devenu président exécutif de l’association. Il est persuadé que l’association rend service au monde des affaires. « En ce qui concerne les constructeurs automobiles français, ils ont été confrontés à des problèmes logistiques en Russie lors de l’établissement de leurs usines, rappelle Troubetzkoy. L’association les a aidés grâce à nos contacts à un niveau très élevé, autant en France qu’en Russie. L’exemple de Renault est intéressant. La société a fait face à des difficultés de livraison en Russie. Et là, notre association leur a rendu service grâce à des relations très haut placées. »
« Je me sens, de cœur, plus Russe que Français »
En 2005, Troubetzkoy a été invité à accompagner les cendres du général Anton Denikine et du philosophe Ivan Ilyne et à assister à la cérémonie de leur ré-inhumation. Il y a rencontré le Père Tikhon (Chevkunovy). Ils ont parlé principalement de l’Église orthodoxe russe et sont devenus amis, raconte Troubetzkoy. Peut-être s’agit-il de la relation la plus utile du prince : l’archimandrite Tikhon, gouverneur général du monastère Sretenskiy sur Iakimanka, est un proche de Poutine.
Plus tard, se souvient Troubetzkoy, lors d’une manifestation privée, le prince a fait la connaissance du fondateur de Marshall Capital Partners, Konstantin Malofeev, qui est entré en 2009 au conseil d’administration de Svyazinvest.
« J’ai été élevé dans le milieu de l’émigration russe. Le pays natal et la patrie sont deux conceptions qui toujours ont régi mon rapport à la Russie. Mon pays natal : c’est la France, où je suis né et où j’ai été formé, mais ma Patrie : c’est la Russie ; je me sens, de cœur, plus Russe que Français, même si j’aime beaucoup la France et que je lui suis dévoué », déclare Troubetzkoy.
Source: Roman Chleïnov, Vedomosti
Traduit par : JULIA BREEN

