Arrêtée le 5 août dernier pour abus de pouvoir, Ioulia Timochenko, figure de l’opposition ukrainienne, semble avoir été victime d’une machination politique, bien qu’elle ne soit pas non plus entièrement vierge de tout soupçon. D’elle, on a dit beaucoup de choses : tour à tour copine ou victime de Poutine, bouc émissaire de la révolution orange ou manipulatrice assoiffée de pouvoir. Aleksandr Gouchtchine, vice-président du département d’études sur les pays postsoviétiques à l’université d’Etat des sciences humaines RGGU, nous éclaire sur cette personnalité devenue une icône grâce à sa coiffure et son destin politique.
Le Courrier de Russie : Quel est le climat politique en Ukraine alors que la figure de l’opposition, Timochenko, est emprisonnée ?
Aleksandr Gouchtchine : Certains disent que le pouvoir a commis une faute grave, car son arrestation augmente en fait sa popularité. Ioulia Timochenko est soutenue comme une personne charismatique, et elle n’a pas de réels concurrents, pas même son ancien collaborateur et ex président ukrainien Iouchtchenko. Elle est la seule candidate de l’opposition aux présidentielles. Je ne pense pas qu’elle soit condamnée à dix ans de prison comme on le dit, elle sera juste empêchée de participer aux élections. Le mouvement des protestations citoyennes n’est pas aussi grand qu’on le croit, surtout si on le compare aux dernières élections et à la révolution de 2004.
LCDR : Pourquoi ?
A. G. : Les gens s’individualisent, et ils sont déçus par le pouvoir. L’élite vit dans son monde et les citoyens dans le leur. L’indice essentiel de cette tendance est que l’influence des régions a beaucoup diminué.
LCDR : Ce procès est-il une mise en scène ?
A. G. : Timochenko a défendu des intérêts personnels en passant un accord avec la Russie pour l’achat de gaz par l’Ukraine à un prix très élevé et ce sans l’accord du gouvernement, c’est indéniable. Mais cette accusation d’abus de pouvoir n’a, pour autant, qu’un seul but : ternir son image pour l’empêcher d’accéder à la présidentielle. Si on regarde bien de quoi on l’accuse, ce n’est pas de corruption. On lui reproche d’avoir lâché les intérêts nationaux pour le compte de la Russie. Les élites et Azarov [chef du gouvernement, ndlr] ont peur que les intérêts russes dépassent ceux des Ukrainiens. Ils sont d’accord pour faire des concessions au niveau de la présence de la flotte russe sur la mer Noire, mais pas sur le prix du gaz !
LCDR : Quelle est la position de la Russie sur cette affaire ?
A. G. : La Russie n’a pas de position réelle sur la personnalité même de Timochenko. Il se trouve juste que les intérêts personnels de Timochenko ont rencontré ceux des sociétés russes au moment de l’accord gazier. Pour l’heure, la situation gèle et détériore les relations russo-ukrainiennes : pour preuve, la visite récente de Ianoukovitch à Sotchi, qui n’a abouti sur aucun accord valable (voir notre article à ce sujet). Si avant les élections, Ianoukovitch avait une position pro-russe et se prononçait très clairement contre un rapprochement de l’Ukraine avec l’UE, désormais il se rapproche plus des idées de Koutchma [président de l’Ukraine de 1994 à 2005, qui avait signé un accord de partenariat spécial avec l’OTAN, ndlr]. Les élites ukrainiennes ne sont pas aussi tournées vers la Russie que ce qu’on pensait.
LCDR : Quels seraient les intérêts de la Russie de voir Timochenko accéder au pouvoir ?
A. G. : C’est difficile à dire, car lors de ces vingt dernières années, la politique ukrainienne envers la Russie a été très instable. L’intérêt essentiel de la Russie en Ukraine est l’introduction du business russe en privatisant les capitaux des entreprises ukrainiennes. Mais elle veut aussi préserver son influence dans cet ancien pays satellite.
LCDR : En quoi le système politique ukrainien diffère-t-il de celui de la Russie ?
A. G. : L’Ukraine dispose d’une indépendance beaucoup moins forte : elle est en permanence en train d’équilibrer la balance dans ses relations extérieures avec la Russie et l’UE, elle n’est pas autonome en termes de ressources, elle a des lacunes au niveau de la modernisation de l’industrie. Il y a de vrais risques à nettoyer ainsi la politique ukrainienne, car celle-ci demeure très fragile. La Russie, elle, est plus forte dans tous ces domaines, plus indépendante : elle peut se permettre des manœuvres politiques que l’Ukraine ne peut pas s’offrir.
LCDR : Peut-on comparer l’affaire Ioulia Timochenko avec celle de Mikhaïl Khodorkovski [1]?
A. G. : Non, tout simplement parce que même si Khodorkovski avait des ambitions politiques, il n’incarnait pas comme elle un personnage charismatique représentatif d’un parti, un leader. Le procès de Timochenko a beaucoup plus d’ampleur en Ukraine que celui de Khodorkovski en Russie.
LCDR : A quoi mesurez-vous cette ampleur ? A la mobilisation et aux protestations que le procès provoque ?
A. G. : Oui, à la mobilisation des gens et au degré de déstabilisation du gouvernement. On ne peut pas dire que l’affaire Khodorkovski a réellement ébranlé le gouvernement russe ! Ce dernier ne bénéficiait pas d’un soutien de masse, il ne soutenait aucun parti. Un homme aussi puissant que lui n’a même pas réussi à affaiblir la Russie.
LCDR : Le bruit court en Occident, qu’encore une fois, Poutine est derrière l’affaire Timochenko…
A. G. : Comment cela pourrait en être ainsi ? Timochenko a plutôt arrangé les affaires de la Russie ! L’accord gazier qu’elle a conclu parle de lui-même ! Le prix du gaz est resté au même prix depuis et cela a même terni nos relations avec l’Ukraine.
LCDR : Timochenko s’est vue refuser sa demande de faire appel de son jugement, et elle est actuellement en prison. On la dit souffrante ?
A. G. : On la dit même empoisonnée ! Mais si quelque chose lui arrive ou si on la libère, le pouvoir est fini. Quand on met une personne en prison puis qu’on la libère sans la condamner, c’est la mort de la politique. Timochenko est une personne hors-système, c’est une aventurière en politique. Elle ne se réclame pas d’une idéologie, mais elle bénéficie d’un soutien populaire et d’une bonne aura. Seulement aujourd’hui, elle n’a plus aucune chance d’être éligible.
LCDR : Pourquoi la Révolution orange s’est elle essoufflée ?
A. G. : Parce que ce n’était pas une révolution globale, qui concernait tout le pays. Hormis les slogans, il n’y avait pas de vrai programme de développement pour la nation. Il y avait de grandes ambitions, toutes entravées par des contradictions, des intérêts internes différents [entre Iouchtchenko et Timochenko, par exemple, ndlr].
Propos recueillis par NINA FASCIAUX
Interprète : MARIA GORKOVSKAYA
[1] Ancien PDG de Ioukos. Après avoir été la première fortune russe, il est en prison depuis 2004 pour « vol par escroquerie à grande échelle » et « évasion fiscale », accusations qu’il conteste. Beaucoup ont dénoncé une machination politique.

