Difficile gaz-à-gaz avec l’Ukraine

Viktor Ianoukovitch se transforme en un problème compliqué pour Moscou, tout comme son prédécesseur.


La période de rapprochement et de stabilité dans les relations russo-ukrainiennes, qu’avait inauguré l’arrivée au pouvoir à Kiev de Viktor Ianoukovitch, est terminée. C’est ce qu’a nettement mis en lumière la rencontre de ce jeudi 11 août entre Dmitriï Medvedev et le président ukrainien à Sotchi. Le leader ukrainien a commencé les discussions par une allusion à la possibilité de traîner la Russie en justice, et le président Medvedev par le constat de l’existence de nombreuses difficultés dans les relations entre les deux pays. D’après les informations de Kommersant, la rencontre d’hier n’a permis d’en résoudre aucune : Moscou et Kiev se disputent sur le prix du gaz et les perspectives de l’entrée de l’Ukraine dans l’Union douanière. Les sources de Kommersant dans les gouvernements des deux pays s’attendent à un affrontement de longue durée : jusqu’à une guerre du gaz au cours de l’été préélectoral 2012.

 Entretiens reportés

Il y a déjà dix jours que devaient se rencontrer en tête à tête Dmitriï Medvedev et Viktor Ianoukovitch. Le président de la Fédération russe devait célébrer la Journée de la Flotte russe à Sébastopol en douce compagnie de son homologue ukrainien, mais il a conditionné sa visite en Ukraine à la signature d’un accord sur la réunion de Gazprom et Naftogaz. Kiev n’en ayant pas accepté les conditions, Dmitriï Medvedev, à la place de Sébastopol, s’est rendu à Baltiïsk. Finalement, Viktor Ianoukovitch, pour s’entretenir avec son homologue, a dû aller à Sotchi.

-      Nous avons suffisamment de problèmes. Je propose que nous nous concentrions dessus, parce que c’est précisément là le sens de votre visite, a déclaré Dmitriï Medvedev en accueillant son hôte. Avant de passer immédiatement à l’énumération de ces difficultés.

-      Nous aborderons le développement des processus d’intégration auxquels participe la Fédération de Russie, et la possible réunion de l’Ukraine à ces processus, a lancé le président. Nous parlerons aussi de la collaboration sur le gaz, qui s’avère traditionnellement complexe, mais hors de laquelle il n’y a pas d’avenir possible. Nous devons aussi penser à une solution définitive de la question des frontières d’État.

-      Comme toujours, il y a des difficultés, mais il s’agit d’un processus naturel dans nos relations, a repris Viktor Ianoukovitch. J’ai l’intention de chercher des solutions. Je pense que ni vous ni moi n’avons de temps à perdre.

Charge de difficultés

Après cette entrée en matière, les entretiens se sont poursuivis derrière des portes fermées, et se sont prolongés jusque tard dans la nuit. On ne sait pas si les deux leaders ont ou non perdu leur temps.

 

Les problèmes énumérés par le président ne datent pas d’hier, confie une source de Kommersant au gouvernement de la FR. Après que Viktor Ianoukovitch est devenu président d’Ukraine l’année dernière, l’euphorie a régné en Russie. Sa victoire était unanimement qualifiée, par les interlocuteurs de Kommersant au ministère russe des affaires étrangères et au Kremlin, de principale conquête du président Medvedev. Kiev semblait sur le point de revenir dans l’orbite d’influence de Moscou. Les premiers pas du nouveau leader ukrainien ont confirmé ces attentes. Au printemps 2010, les chefs d’État signaient un accord prolongeant le stationnement de la flotte russe jusqu’en 2042 : en échange d’une remise de 100 $ par tonne de mètres cubes de gaz russe fourni à l’Ukraine. Viktor Ianoukovitch a, ensuite, confirmé le statut non aligné de l’Ukraine.

Surfant sur ces succès, Moscou a proposé l’année dernière à Kiev toute une série de processus d’intégration. D’après une source de Kommersant au gouvernement de la Fédération, il fut question, à côté de l’entrée dans l’Union douanière (TS) où le Premier ministre Vladimir Poutine avait invité Kiev, de la fusion des sociétés atomiques, de la création d’une co-entreprise entre la corporation unifiée de construction aérienne et le Bureau de construction «Antonov», de l’entrée du capital russe dans Ukrtelecom, l’usine portuaire d’Odessa (SIBUR), la société de raffinage Krementchougsky (Gazpromneft), Zaporojstal (Severstal) et Louganskteplovoz (Transmachholding).

L’intégration devait être couronnée par la réunion de Gazprom et Naftogaz sur la base de leurs prix de marché (Gazprom coûte environ dix fois plus cher que Naftogaz). Ce qui aurait permis à Gazprom, au fond, d’absorber Naftogaz, et à Moscou d’asseoir son contrôle sur un actif économique clé de l’Ukraine : son système de transport du gaz (GTS). En échange de Naftogaz, la Russie promettait à Kiev de modifier les conditions du contrat signé par l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko en 2009 et qui lui avait rapidement coûté sa liberté : à cause de ce contrat, l’Ukraine paie son gaz plus cher que les consommateurs en Union européenne.

Pour Kiev, la majorité des exigences se sont révélées inadmissibles. « L’équipe présidentielle a été choquée par l’arrogance avec laquelle on traite l’Ukraine à Moscou. Les Russes ne veulent rien investir, ils demandent tous des cadeaux et menacent de sanctions pour l’accès de la production ukrainienne au marché russe », précise une source de Kommersant au sein de gouvernement ukrainien pour expliquer les raisons du désaccord.

Les principales divergences se sont exprimées sur les questions de la réunion de Gazprom et Naftogaz. « La société ukrainienne de transport du gaz et Naftogaz sont la base de notre souveraineté. Et nous n’échangerons pas notre souveraineté contre de l’argent », a confié un interlocuteur de Kommersant haut placé en Ukraine. Selon une source de Kommersant proche de Gazprom, c’est en juillet de cette année qu’Alekseï Miller a débattu pour la dernière fois de cette situation avec le ministre ukrainien de l’énergie Iouri Boïko, mais les positions des deux côtés n’ont pas changé d’un millimètre.

De façon pas moins dramatique s’établissent les discussions avec l’Union européenne sur la création d’une zone de libre échange (FTA). « La FTA permettra de diversifier l’export ukrainien et de moderniser notre économie, a précisé à Kommersant le directeur de l’Institut de recherches globales de Kiev, Vadim Karassev. Dans l’Union douanière siègent des organismes nationaux, c’est-à-dire, au fond, russes. Ce qui limite l’indépendance des élites ukrainiennes. »

Aux problèmes économiques se sont ajoutées des difficultés politiques. L’année dernière, Moscou et Kiev n’ont pas pu trouver d’accord sur la question des frontières. Selon un interlocuteur de Kommersant au ministère ukrainien des affaires étrangères, la Russie ne veut pas trouver de solution à cette question « pour nuire » : la régulation des frontières peut, en perspective, faciliter la marche de l’Ukraine vers l’UE et l’OTAN. En juin de cette année, les deux côtés sont entrés en désaccord à cause de la doctrine Sea Breeze 2011 et de l’escale en Mer Noire du croiseur lance-missiles USS Monterey. Moscou a finalement découvert que Kiev développait ses liens avec l’OTAN et débattait avec l’Alliance de questions sensibles : future dislocation de la flotte russe de la Mer Noire en Crimée, défense anti-missiles et stratégie de sa politique extérieure.

Sombre avenir

Dans ces conditions, admettent les interlocuteurs de Kommersant dans les gouvernements des deux pays, on peut difficilement attendre du positif des assemblées des commissions intergouvernementales prévues pour septembre. « Nous commençons déjà de nous préparer moralement à un possible retour de la guerre du gaz », reconnaît un interlocuteur de Kommersant à Kiev. Les experts n’excluent pas un tel scénario. De l’avis du directeur de la société East European Gas Analysis Mikhaïl Kortchemkine, la Russie ne pourra de toute façon pas s’entendre avec l’Ukraine sur un transfert de GTS. « La guerre du gaz fournit à Gazprom un argument pour la construction des gazoducs Nord Stream et South Stream », assure-t-il.

« Les deux côtés peuvent éviter l’escalade, mais il n’y aura pas d’exploit, avance Vadim Karassev. La situation va se geler jusqu’en 2012. On sait de plus en plus qui sera le président de Russie. En Ukraine ont lieu les élections à la Rada suprême, qui permettront à Viktor Ianoukovitch, en cas de victoire, de devenir souverain absolu du pays. Seront également importants les résultats des élections américaines. Dans tous les cas, la lune de miel des relations entre Kiev et Moscou peut être considérée comme terminée. »

Traduit par JULIA BREEN

Sélectionné par MARIA GORKOVSKAYA

Source : Kommersant

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