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De la drogue pour Gliassik

Désormais, l’hippopotame Gliassik du zoo de Kaliningrad va bien. Il a souffert pendant plus d’un an à cause d’une canine qui poussait de travers et lui blessait la joue. Gliassik avait mal. Mais scier la canine malencontreuse n’a pas été de tout repos. Autour de cette opération assez simple s’est déroulée toute une histoire, presque un roman policier, qui a impliqué les douaniers, mais aussi l’Agence fédérale de contrôle des stupéfiants, le maire, le gouverneur et les media.


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Ou l’histoire de l’hippopotame qui ne pouvait pas aller chez le dentiste

Désormais, l’hippopotame Gliassik du zoo de Kaliningrad va bien. Il a souffert pendant plus d’un an à cause d’une canine qui poussait de travers et lui blessait la joue. Gliassik avait mal. Mais scier la canine malencontreuse n’a pas été de tout repos. Autour de cette opération assez simple s’est déroulée toute une histoire, presque un roman policier, qui a impliqué les douaniers, mais aussi l’Agence fédérale de contrôle des stupéfiants, le maire, le gouverneur et les media.

«Au début, nous avons tenté de scier la dent de Gliassik à vif et l’avons attaché avec des cordes. Mais à peine avions-nous commencé d’opérer qu’il a déchiré ses cordes, et failli dévorer le vétérinaire, raconte un collaborateur du zoo. L’hippopotame est l’un des animaux les plus dangereux du monde. C’est tout de même une montagne de muscles de trois tonnes. S’il s’énerve, il peut facilement détruire un mur de béton. C’est effrayant. Vous savez, personnellement, j’espère bien mourir dans mon lit. »

Les hippopotames sont le symbole du parc zoologique de Kaliningrad. Quand les troupes soviétiques ont pris Königsberg en 1945, ils ont découvert, parmi les ruines du jardin zoologique prussien, l’hippopotame Hans et sa famille, couverts de blessures par balles. On a fait venir auprès de l’animal le zootechnicien Vladimir Polonskiï. Son rapport, Histoire de la guérison d’un hippopotame, est régulièrement cité sur internet, au rang de production littéraire :

« D’abord, j’ai commencé les soins avec de l’eau. Par la suite, j’ai essayé de lui donner du lait. Et, la fois suivante, de la purée de betterave. L’hippopotame a pris goût à la nourriture. Mais au bout de trois jours, il a refusé de s’alimenter. Je me suis empressé de donner à l’hippopotame de la vodka, quatre litres. Après quoi, l’hippopotame s’est mis à réclamer avec force à manger. Je lui ai d’abord fait un lavement. Ensuite, j’ai commencé à le nourrir. L’hippopotame a tenté de s’enfuir mais, étant ivre, il tombait…

[…] Sauvetage de l’hippopotame réussi. En restant en permanence auprès de lui pendant 21 jours, je suis parvenu à la pleine santé, et je m’occupe désormais du dressage de l’animal : promenade à dos d’hippopotame dans le parc etc. »

Jusqu’à présent, les hippopotames demeurent la curiosité de Kaliningrad, étant donné que ces animaux sont loin d’être présents dans tous les zoos ; à Moscou, par exemple, on n’en trouve pas. Actuellement, ils sont trois. La plus vieille est Mary. Elle a 54 ans, c’est l’hippopotame le plus âgé d’Europe. À ses côtés, les époux Milia et Gliassik.

C’est justement Gliassik qui a eu un problème de dents.

« Ça faisait longtemps que la dent de Gliassik ne poussait pas droit. Mais, il y a deux ans, elle a commencé à toucher la joue, les tissus sensibles se sont enflammés. Encore un peu, et la joue sera transpercée ! Une inflammation peut se déclarer. L’animal risque la mort. Il refuse déjà que l’on touche à sa dent, ça veut dire qu’il a mal », se désolait la zoologue du parc de Kaliningrad, Anastassia Tcherviakovskaïa.

Un médecin allemand s’est proposé pour venir scier la dent. On dit qu’il a même accepté de travailler gratuitement, posant seulement une condition : au cours de l’opération, il devrait utiliser un produit anesthésiant  de son choix. Il ne serait possible de « tailler » la dent de Gliassik qu’en l’endormant à l’aide de produits narcotiques spéciaux. Mais pour un animal de trois tonnes, la dose nécessaire de narcotiques est importante : environ un demi-litre.

Il est tout simplement impossible de passer la frontière avec une telle quantité : pour ce volume, on risque 20 ans de prison. De plus, le fait même de piquer l’animal peut être assimilé à de la transmission de stupéfiants. On se souvient de l’épisode : une enquête pénale avait été lancée à l’encontre d’un groupe de vétérinaires moscovites pour « écoulement de produits stupéfiants ». En fait d’écoulement, il s’est avéré qu’ils avaient anesthésié un chat.

Les douaniers ont admis qu’ils avaient de la peine pour l’animal ; mais, personne ne voulant prendre de risques, ils ont conseillé de s’adresser à l’Agence fédérale de contrôle des stupéfiants. Au Gosnarkokontrol, on a exigé un nombre incalculable de documents, avant de renvoyer vers les services douaniers. Et Gliassik continuait de souffrir.

Au début, la question de la dent de l’hippopotame était débattue discrètement entre l’administration du zoo et les fonctionnaires. L’histoire est devenue publique presque par hasard. Kaliningrad accueillait le séminaire Mediapolygone, organisé par Rousskiï reporter pour les jeunes journalistes. Au nombre des tâches que devaient remplir les participants, il y avait un reportage depuis le parc de l’hippopotame. Finalement, l’histoire tragique de Gliassik est parue dans la presse locale, avant d’arriver aux oreilles de la télévision centrale.

Dès lors, les autorités se sont mises  à rivaliser de compassion envers l’animal. Le gouverneur de l’oblast de Kaliningrad, Nikolaï Tsukanov, a promis sur son Twitter d’aider Gliassik, et le maire de Kaliningrad Aleksandr Iarochouk, a personnellement visité le malade, promettant également d’obtenir la dose nécessaire de produit narcotique. L’hippopotame s’est peu à peu transformé en opération de communication politique. Les plaisanteries allaient bon train, affirmant que Gliassik était sur le point de recevoir sa carte de Russie Unie.

Mais la publicité a fait son travail. La préparation anesthésiante a finalement été apportée, et la dent a été sciée. Gliassik est en excellente santé. Il est d’humeur enjouée, et a bon appétit.

Roman Romanovskiï, Rousskiï Reporter

Traduit par JULIA BREEN

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