La Russie contemporaine en serait à la même étape de développement historique que la France de Louis XIV. C’est l’une des thèses exposées dans le rapport « L’État et les gens de l’avenir », publié récemment par l’Atelier de critique politique, une communauté indépendante de chercheurs russes en sciences politiques. Boris Mejouev, philosophe, rédacteur en chef de la revue Rousskiï Journal et co-auteur du rapport, a bien voulu retracer pour Le Courrier de Russie les grandes lignes de cette théorie.

Jean Baptiste Martin, Vue de la chambre à coucher de Louis XIV
Le Courrier de Russie : Comment vous est venue l’idée d’établir une comparaison entre la France du XVIIe siècle et la Russie d’aujourd’hui ?
Boris Mejouev : Le premier à avoir osé ce rapprochement fut Vadim Tsymbourskiï, un philosophe russe récemment décédé. Il a distingué de nombreuses similitudes entre la Russie post-Perestroïka et le royaume de France de l’époque de la Fronde. Entre 1648 et 1653, les fondements de l’État français ont été violemment ébranlés : les révoltes parlementaires, puis nobiliaires ont plongé le pays dans le chaos. La menace – finalement écartée – était véritablement le démembrement. La monarchie française a surmonté les troubles grâce à un petit groupe de gens qui ont désiré ardemment son renforcement. Il s’agissait des intendants, ces commissaires du Roi de France chargés de prélever l’impôt, d’inspecter les tribunaux et la maréchaussée. Fils de bourgeois ou de petits gentilhommes appauvris, ils ne possédaient pas – à la différence des grands aristocrates – de sources de revenus indépendantes, et étaient tout dévoués au service de la Couronne. En échange, ils bénéficiaient d’une rente et, souvent, obtenaient un titre. Les intendants voulaient une France centralisée et puissante, et l’ont obtenue grâce à leurs efforts permanents.
La Russie traverse actuellement une étape comparable de développement historique. Dans les années 1990, elle a connu une période de troubles proche de celle de la Fronde en France. Et, tout comme la France du XVIIe siècle, la Russie se rétablit aujourd’hui grâce à des hommes qui garantissent le bon fonctionnement de l’État en échange d’une rente administrative. Pour prévoir le développement futur de la Russie, il faut analyser de plus près celui de « l’État de rente » qu’était la France du XVIIe siècle.
LCDR : Quelles leçons la Russie peut-elle tirer de l’histoire de France ?
B.M. : À l’issue de la Fronde, la France entre dans une phase d’épanouissement économique, porté en grande partie par Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances sous Louis XIV. Pour mener sa politique, le ministre s’appuie sur une armée d’intendants qui – tout en représentant l’autorité centrale sur l’ensemble des terres du royaume – soutiennent également le développement des industries. Les intendants favorisent la rationalisation de l’élevage, les débuts de l’agronomie, ouvrent des manufactures, œuvrent à l’entretien des villes et des routes. Ils jouent ainsi un rôle majeur dans la montée en puissance de la bourgeoisie française, soit de cette classe qui bâtira par la suite l’État moderne que nous connaissons aujourd’hui.
La France évolue alors en intégrant à son aristocratie héréditaire une élite nouvelle, qui aligne ses intérêts propres sur le développement de l’État. C’est précisément ce que doit faire la Russie : incorporer dans son élite dirigeante des « gens de l’avenir » capables d’assurer la hausse de la production et de créer un environnement propice aux innovations.
LCDR : Que font ces « gens de l’avenir » ?
B.M. : Ils introduisent ici et maintenant, dans la société russe, des innovations technologiques, sociales, humaines. Grâce à leur talent, ils ont pu élaborer des produits novateurs, les intégrer dans le quotidien de la population, améliorer directement la vie. Ils ont d’autre part les moyens d’investir dans des projets innovants ne générant pas de bénéfices immédiats. C’est le cas notamment d’Evgueniï et Natalia Kasperskiï, créateurs du logiciel antivirus qui porte leur nom, de Mikhaïl Prokhorov qui investit dans la fabrication des voitures électriques, de Sergueï Adoniev qui soutient les télécommunications de nouvelle génération ou encore de David Yang, concepteur des logiciels ABBYY. Certes, ces « gens de l’avenir » sont encore peu nombreux en Russie. Mais ils existent, et l’État devrait leur ouvrir l’accès aux leviers du pouvoir.
LCDR : L’État le souhaite-t-il vraiment ?
B.M. Le pouvoir comprend clairement la nécessité de s’unir avec les gens de l’avenir. Ils sont en effet les seuls à pouvoir affranchir la Russie de sa dépendance aux cours du pétrole et écarter les risques de nouvelles périodes de troubles. Si la Russie ne suit pas la voie de la France du XVIIe siècle, elle prend le risque de s’exposer de nouveau à des changements de régimes intempestifs et au démembrement de ses territoires. L’hypothèse de l’arrivée d’un autre Gorbatchev qui se chargera de disloquer définitivement l’État affaibli par les luttes de clans est loin d’être à exclure.
LCDR : Mikhaïl Prokhorov vient de prendre la tête du parti libéral Pravoe Delo. L’imaginez-vous en Colbert russe ?
B.M. : J’attends de voir le vecteur que Prokhorov choisira pour le développement de son parti. Sera-t-il un novateur prêt à prendre des risques d’investissements ou un intégriste de droite aux idées extrêmes ? Le pouvoir en place a créé une concurrence entre la stabilité et les innovations. J’estime que la politique de droite menée par Alexeï Koudrine, actuel ministre des finances,
enferme la Russie dans un état d’arriération. Ses fonds de stabilisation et autres économies de ressources financières freinent le développement du pays. Si cet ordre des choses est maintenu, la Russie aura à affronter encore beaucoup de catastrophes.
LCDR : Quel est votre point de vue sur le projet de Skolkovo ?
B.M. : L’exemple de Skolkovo prouve que nos dirigeants sont parfaitements conscients des impératifs de la modernisation. Néanmoins, la cité de Skolkovo ressemble à une sorte de offshore intérieur. Le projet existe comme en dehors de la Russie, il est séparé à la fois de son budget et des industries existantes. Skolkovo tente de s’inscrire dans l’économie globale tout en ignorant royalement l’économie nationale.
LCDR : Le peuple a-t-il un rôle à jouer dans le rapprochement de l’État et les gens de l’avenir ?
B.M. : Le peuple soutiendra sans faillir toute initiative constructive. Mais la réaction du peuple est moins inquiétante que celle de l’élite intellectuelle ; celle-ci est en train de devenir, en Russie, une espèce en voie de disparition. Les meilleurs esprits sont partis à l’Ouest. En Russie, personne ne discute ni ne propose rien. Alors que le pouvoir a besoin d’entendre la voix des intellectuels, d’envisager divers scenarii de développement. À l’Atelier de critique politique, nous tentons de proposer des issues en nous basant sur l’expérience historique mondiale. Nous avons choisi de tester le modèle d’évolution de la France au XVIIe siècle. Peut-être qu’il n’en sortira rien. Mais cela vaut la peine d’essayer.
MARIA GORKOVSKAYA

la meme culture.
Réducteur et idiot de surcroît, on ne peux vouloir copier coller deux histoires et deux cultures différentes, en outre distantes de plusieurs milllers de kilomètres. On n’est pas sorti de ce sentiment anti russe ou slave en général (cf les russe vus par G.Doré apr exemple) jusqu’à aujourd’hui où l’on veut les considérer comme arriérés jusqu’à en convaincre des russes eux mêmes et leur insuffler un complexe.
Je rejoints le commentaire précédent sur la France qui ne paraît pas plus avancée. 200 ans après la Révolution, voilà que nous l’avons bien travestie. Les grands patrons sont les nouveaux nobles d’aujourd’hui, la misère existe toujours, nos SDF sont un peu nos dissidents à nous en fait. Mais la France c’est un pays qui se joue de l’ONU aussi, abuse des pays pauvres, et alors que la majorité des français s’opposent à l’intervention coûteuse en Libye, notre démocratie vient de voter la poursuite des évènements sans même passer par la voix du peuple, belle démocratie indirecte en effet; je en sais pas si nous sommes un exemple…
Bien que je trouve un peu réducteur (voire insultant) pour le Peuple russe d’être “rangé” plusieurs siècles derrière une France qui, au demeurant, n’est pas plus avancée politiquement …
Mais ce n’est qu’un jugement personnel, et donc, accessoire …