Le concept secrétaire « blonde, mini-jupe et longues jambes » semble passé de mode. De plus en plus de chefs d’entreprise, pour organiser leur emploi du temps et accueillir leurs invités, choisissent des hommes. Le Courrier de Russie a rencontré quatre assistants personnels. Au masculin et fiers de l’être.
Igor Zaroubine, 33 ans, assistant personnel de la directrice générale de l’agence publicitaire McCann Erickson :
« J’ai étudié à Syktyvkar, en république de Komi, dans une faculté de langues étrangères. Après avoir enseigné l’anglais et le français pendant deux ans, j’ai compris que cela ne me suffirait pas. J’ai fait des stages à Paris, travaillé aux États-Unis comme moniteur dans des colonies de vacances, et j’ai finalement décidé de m’installer à Moscou. Avant McCann Erickson, j’avais déjà travaillé comme assistant personnel, dans une autre agence de pub. Dans ce milieu, j’apprécie l’ambiance : libre et détendue. Vous n’avez pas de dress code, tout le monde se tutoie quel que soit le poste… Génia, ma directrice actuelle, est ma quatrième patronne. Je gère son agenda, ses mails – c’est-à-dire plus de 100 messages par jour ! – et tout ce qui concerne ses déplacements, en Russie ou à l’étranger (visas, billets, hôtels, taxis…). Génia est une perfectionniste, donc, avec elle, l’essentiel est de garder en tête tous les détails, de bien structurer ses tâches, de savoir ordonner les priorités. D’ailleurs, je dirais que c’est ça la différence entre les patrons hommes et femmes. Les femmes sont plus scrupuleuses. Pourtant, plus vous grimpez les échelons, plus les différences de genre s’effacent : un chef, même femme, ne peut se permettre de montrer ses émotions, de se mettre à pleurer à cause d’un revers.
Plus jeune, j’étais incapable de faire la part des choses. Quand on critiquait mon travail, je le prenais comme une attaque personnelle. Mais petit à petit, vous comprenez que dans le travail, c’est nothing personal. Si le directeur vous engueule, c’est passager, juste un moment à surmonter. C’est le problème avec les jeunes femmes : la plupart sont sensibles, et surtout très rancunières. Elles ne sont pas capables de faire passer la « cause commune » au-dessus de leurs petites préoccupations. Si vous ne supportez pas la critique, mieux vaut ne pas travailler du tout.
Il existe en Russie une idée reçue selon laquelle on ne peut être assistant personnel que jusqu’à 30 ans. Dans le même temps, on exige des qualités surhumaines de la part de petits jeunes de 20 ans. La plupart du temps, d’ailleurs, ils ne s’en sortent pas : du point de vue émotionnel, ils n’ont pas les épaules. Moi, j’adore mon boulot. Je respecte ma chef, j’apprends chaque jour des choses nouvelles. Généralement, les gens ne font pas la différence entre la fonction de secrétaire et celle d’assistant personnel. Alors qu’il existe une distinction de taille : l’assistant personnel prend part au management, organise véritablement le fonctionnement du bureau. Et cela nécessite des compétences bien précises, qui n’ont rien à voir avec le sexe.
Vitaliï Voronov, 24 ans, assistant personnel d’une société de construction qui a préféré conserver l’anonymat : « J’ai étudié à la faculté des langues étrangères de l’Institut moscovite d’aéronautique. Au début, pendant mon cursus, j’ai travaillé comme interprète free lance. Mais à la sortie de l’université, j’ai commencé à rechercher un emploi fixe. C’est à cette période que le directeur de la société qui m’emploie actuellement est arrivé en Russie pour lancer son affaire. Il est Australien. Il ne parlait pas un mot de russe et, au début, il m’a embauché comme interprète. De fil en aiguille, il a pris un directeur, et moi, je suis devenu assistant. Mais vous savez, répondre aux téléphone, aux mails… tout cela n’est qu’une infime partie de mon travail. Le reste du temps, je fais des traductions et je m’occupe de projets. Mes fonctions sont assez larges et je n’ai aucune intention de m’en aller. À moins, bien sûr, que la société ne ferme sa représentation moscovite.
Ce n’est pas un « boulot de femme ». En réalité, la grande majorité des assistants de direction – des vrais, j’entends – sont des hommes, et ce que le directeur soit un homme ou une femme. Une jolie secrétaire, c’est une chose. Elle répond au téléphone d’une voix sensuelle, apporte le café, fait des sourires aux clients… c’est aussi nécessaire. Mais l’assistant personnel du directeur, ça n’a rien à voir. Il n’est pas là pour se faire les ongles, mais pour travailler. C’est pour cela que les hommes sont plus demandés dans ce domaine. Les directeurs qui ont réellement besoin d’aide le savent bien : ils n’embaucheront jamais une jeune femme pour accomplir de véritables tâches professionnelles. »
Oleg Sverdlov, 21 ans, assistant du directeur du département formation, Chanel : « Je suis en cinquième année à l’université d’État de gestion : j’y étudie le management de l’industrie musicale. Je n’aurais jamais pensé que ce serait si facile de faire des études et de travailler en même temps. Je ne vais à l’université que pour passer mes examens, deux fois par an, et je suis au boulot tous les jours de 9 heures à 18 heures. J’ai présenté ma candidature à ce poste d’assistant personnel chez Chanel car je voulais voir comment fonctionnait l’entreprise de l’intérieur. Lors de mes quatre entretiens d’embauche, personne n’a cherché à tester mes connaissances sur les productions de Chanel : j’étais étonné. Mais après trois jours de training, j’ai compris qu’il était en réalité presque impossible de s’y connaître pour les novices. Tous ceux qui arrivent suivent ce training, cette période de formation. Il faut une journée entière seulement pour se familiariser avec la parfumerie ! Ici, tout le monde parle russe. Mais pendant l’entretien d’embauche, le directeur général m’a demandé si je parlais français. Je lui ai répondu « Non, je ne parle pas français » en français : ça l’a amusé. Et c’est vrai que je parle bien mieux anglais que français.
Aujourd’hui, en plus de mes responsabilités d’assistant du directeur, je suis chargé de l’organisation des trainings pour les vendeurs. Je gère également nos stocks, je veille à ce que l’on ait assez de tout le nécessaire : cosmétique, parfumerie, vêtements, joaillerie.
Je travaille ici depuis un an, et j’ai vu beaucoup de mes collaborateurs bénéficier de promotions. C’est quelque chose que j’apprécie vraiment : la société s’intéresse personnellement à chacun de ses employés, des directeurs aux secrétaires. Nous venons juste de revenir de Sicile, où toute l’équipe a passé quatre jours. David Mardachev, mon chef, est très cohérent, ses
décisions sont logiques. Et l’essentiel : ici, je ne ressens aucune pression émotionelle.
Je ne compte pas rester assistant toute ma vie. En ce qui concerne mon domaine d’études, le monde de la musique, j’ai déjà compris que les choses y étaient très compliquées, que le hasard y a une place énorme. Et je ne suis pas certain de me lancer dans cette industrie à la sortie de mes études. En fait, je me vois bien rester ici :
soit au département formation, soit au marketing. Vous savez, le premier critère, pour moi, dans le travail, c’est que ce soit intéressant. Pour le moment, ça l’est.
Vladislav Tchaitchits, 23 ans, ex-assistant personnel de la directrice de communication d’une holding pharmaceutique : « Quand je suis arrivé chez eux, j’étais à la recherche d’un premier emploi. Je me rendais bien compte qu’il fallait commencer à la base. J’avais étudié en faculté de journalisme au MGIMO. Et évidemment, la maîtrise de trois langues étrangères – anglais, allemand et italien – a joué son rôle lors de mon entretien d’embauche.
Au début, je m’occupais du planning, des mails, des appels et des papiers de ma directrice. Le problème, c’est que je suis un incorrigible distrait : je passais mon temps à oublier des choses toutes plus importantes les unes que les autres. Je rédigeais des textes de qualité, mais j’étais incapable de m’organiser correctement. C’est une fonction qui exige de la concentration et de l’attention : tout ce qui me manque ! Ma chef se souvenait de ses rendez-vous mieux que moi. Régulièrement, elle me traitait d’idiot, elle me disait qu’elle allait me virer. Alors, je lui répondais qu’au moins, nous nous parlions franchement, et que c’était déjà bien ! Finalement, elle m’a libéré de son planning et des tâches d’organisation et je l’ai assistée plus sur des projets concrets, j’étais son « écuyer ».
Je tiens à dire que ce n’est pas difficile de travailler avec une directrice. Je pense que les femmes sont mieux organisées, elles prennent le travail à cœur, elles n’envoient pas tout le monde « se faire foutre » et ne vont pas boire des bières au lieu de venir au bureau. Ce qui est difficile, en revanche, c’est de travailler au sein d’une équipe exclusivement féminine : je n’arrivais jamais à prendre part aux conversations pendant les pauses déjeuner.
Je suis quand même parti au bout d’un an : j’avais compris qu’en tant qu’assistant, je ne valais pas grand-chose !
