Olivier Védrine : « Je vois la Russie comme l’héritière de l’empire de Byzance. Un monde en soi avec des racines profondes »

La Revue Défense Nationale lançait, en mars 2011, le premier numéro de son édition russe. Le Courrier de Russie a rencontré son rédacteur en chef, Olivier Védrine.

Le Courrier de Russie : Comment vous êtes vous retrouvé rédacteur en chef de l’édition russe de la RDN ?

Olivier Védrine : Je fais partie du bureau de l’Association des auditeurs des sessions européennes de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale). J’étais donc en contact avec l’amiral Jean Dufourcq, le rédacteur en chef de la RDN. Il savait que je me passionnais pour la Russie, et m’a proposé de me charger de l’édition russe de la revue. Je lui ai répondu que je devais réfléchir, car cela représentait beaucoup de travail. J’ai immédiatement contacté Vassiliï Badouline, directeur du bureau international de l’université RGTEU (Université d’État de commerce et d’économie de Russie), pour lui demander de l’aide.

LCDR : Pourquoi la RGTEU ?

O.V. : En janvier 2010, lors d’une conférence à Paris, j’avais rencontré Vassiliï Badouline et Sergueï Babourine, le recteur de la RGTEU. Ils m’ont invité à Moscou pour un exposé, en octobre 2010, sur « L’Europe des valeurs ». Tout a donc commencé par une histoire d’amitié avec l’amiral Dufourcq en France et, ici, avec Vassiliï Badouline. Sans la RGTEU, je n’aurais pas pu lancer la revue.

LCDR : Comment avez-vous préparé le premier numéro ?

O.V. : Le premier numéro comporte cinq articles provenant d’anciens numéros de l’édition française, et quatre articles écrits par des Russes. Vasiliï Badouline s’est occupé des traductions avec ses étudiants, et a trouvé, parmi les enseignants que j’avais croisés, ici à Moscou et dans la filiale de la RGTEU à Omsk, des gens prêts à écrire.

LCDR : Quels sont vos lecteurs potentiels en Russie ?

O.V. : La version russe de la RDN doit paraître quatre fois par an. Comme la version française, elle est destinée à un public d’universitaires, de militaires, de politiques et de diplomates. C’est une revue très académique, plutôt destinée aux décideurs dans le domaine des aff aires étrangères ou de la sécurité au sens large.

LCDR : Comment êtes-vous distribués ?

O.V. : En version internet téléchargeable. Si nos partenaires souhaitent une version papier, ils pourront l’imprimer, mais selon des normes de qualité imposées par nous.

LCDR : Quels sont vos partenaires en Russie ?

O.V. : Notre premier partenaire a été, logiquement, la RGTEU. Nous avons aussi un partenariat avec le RISS (Institut russe de recherches stratégiques). Ce sont d’ailleurs eux qui nous ont accueillis pour la présentation du premier numéro, le 11 mars dernier. Nous avons proposé à Leonid Rechetnikov, le directeur du RISS, et à Sergueï Babourine, le recteur de la RGTEU, d’intégrer le comité éditorial de l’édition russe.

LCDR : Quelles sont vos sources de financement ?

O.V. : La revue est avant tout financée par ses abonnements. En aucun cas nous n’accepterons d’argent pour publier un article. Sur le premier numéro, j’ai travaillé bénévolement, tout comme les gens de la RGTEU. Nous choisissons nos articles et nous ne payons pas les auteurs. Ce qui permet de conserver une indépendance totale au niveau du contenu.

LCDR : Quelle est votre ligne éditoriale ?

O.V. : La RDN est une revue française, dont l’objectif premier est d’expliquer la pensée stratégique française au reste du monde. La version russe doit transmettre, en russe, l’esprit de cette pensée stratégique française. D’autre part, étant moi-même conférencier de la Commission européenne, je souhaite aussi que la revue russe devienne un trait d’union entre l’Union européenne et la Russie. J’enseigne la géopolitique et je crois à la nécessité d’un rapprochement entre la France et la Russie, entre l’Union européenne et la Russie. L’axe Paris-Moscou-Berlin, c’est vraiment une vision politique. Je crois en un espace économique eurasiatique commun de Lisbonne à Vladivostok.

LCDR : C’est-à-dire ?

O.V. : Il s’agit, pour moi, d’un espace logique d’intérêt, qui a d’ailleurs été successivement occupé par des empires eurasiatiques. D’Alexandre le Grand pour la civilisation grecque et César pour Rome à Charlemagne et Napoléon d’un côté et, de l’autre, à l’expansion de l’Empire russe après Vladimir le Grand. Tous les grands empereurs ont senti qu’il y avait là un espace commun. Mais ils ont choisi de le faire exister par les armes, ce qui ne pouvait conduire qu’à l’échec. Toutes les grandes unions sont mues par un idéal commun. Toute organisation politique est basée sur une idée : hors de cela, la coopération économique est impensable. Pour cette raison, j’estime que le combat se situe en premier lieu dans le monde des idées. Et l’édition russe de la RDN s’inscrit parfaitement dans cette ligne.

LCDR : Quelle différence y a-t-il aujourd’hui entre les pensées stratégiques russe et française ?

O.V. : Cet espace continental européen de coopération, qui s’étend de l’Atlantique à Oural, est précisément au coeur de la pensée géopolitique française contemporaine. À l’intérieur de cet espace, la Russie refuse d’intégrer l’OTAN, ce qui lui confère une indépendance de fait. S’aligner, pour la Russie, me paraît diffi cile. Je vois la Russie comme l’héritière de l’empire de Byzance. Un monde en soi avec des racines profondes.

LCDR : Qu’est-ce que la revue apportera dans le paysage russe ?

O.V. : Une meilleure compréhension de part et d’autre. Certains media ont littéralement dévasté l’image de la Russie. L’été dernier, par exemple, au moment des incendies en Russie, on avait parfois l’impression en France que tout le pays n’était que flammes et ruines. Pourtant, quand je téléphonais à mes amis moscovites, ils m’assuraient que la situation n’était tout de même pas si dramatique. Il existe en France une tendance à toujours noircir la Russie, qui provoque des incompréhensions. Je pense qu’il faut réajuster le tir, tout en encourageant le débat intellectuel dans un esprit démocratique. Et les Russes sont tout prêts à débattre. Dans le premier numéro, il y a par exemple un article de Jean-Christophe Romer, directeur d’études à l’Institut de recherches stratégiques de l’École militaire (IRSEM), très critique sur la doctrine militaire russe entérinée par le président Medvedev en février 2010. Romer dénonce, dans ce document comme dans ceux qui le précèdent, l’existence de contradictions.

Par exemple, la Russie déclare que l’OTAN constitue pour elle un « risque évident » tout en ne présentant « pas de menace militaire ». Mais, ailleurs dans le même document, l’OTAN est à l’inverse décrit comme un partenaire potentiel dans la prévention des conflits armés.

LCDR : Quels seront les thèmes du prochain numéro ?

O.V. : Le premier numéro était relativement hétéroclite. Le second sera consacré à la vision de l’Europe depuis l’Europe de l’ouest d’un côté, et depuis la Russie de l’autre.

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