Le 10 février 2010, Vladimir Poutine a dénoncé les prix élevés du carburant en Russie et chargé le FAS [service fédéral de lutte anti-monopole, ndlr] d’accentuer son contrôle sur les compagnies pétrolières. D’après l’agence Rosstat, les prix à la pompe avaient déjà baissé en moyenne, deux semaines plus tard, de 0,2 % pour l’essence et de 0,3% pour le diesel. De quoi dépend réellement le prix du carburant en Russie ? Des experts du secteur pétrolier analysent la situation pour Le Courrier de Russie.

Aujourd’hui, le litre d’essence d’indice d’octane 95 (A95) coûte en Russie approximativement 0,63 euro. C’est beaucoup moins cher qu’en France où le prix du litre de ce carburant vient de franchir la barre des 1,50 euro. En revanche, des pays producteurs de pétrole comme le Venezuela ou l’Arabie Saoudite affichent 0,12 euro le litre à la pompe. Et la Russie était encore, en 2010, le plus gros producteur mondial de pétrole avec plus de 10 millions de barils extraits par jour. Pourquoi une telle différence ?
« La situation n’est pas comparable, estime Valeri Mironov, directeur adjoint de l’institut Tsentr Razvitia. Au Venezuela et en Arabie Saoudite, les compagnies productrices de carburant sont publiques. L’État peut ainsi fixer ses prix, indépendamment des cours du pétrole. En Russie, la majorité des entreprises du secteur ont été privatisées, et elles cherchent naturellement à faire le maximum de bénéfices, tant à l’exportation que sur le marché intérieur. »
« 50 % du prix de l’essence dépend des coûts du pétrole, explique Alekseï Gromov, directeur adjoint de l’Institut de stratégie énergétique à Moscou. Il y a ensuite environ 30 % de taxes fixes, droits d’accises et TVA, et encore 5 % d’impôts sur le bénéfice. Il reste 4 % de frais de raffinage, et enfin une marge bénéficiaire de 11 % pour la raffinerie. Mais ces chiffres sont le résultat de nos études et restent des estimations, souligne Gromov. En réalité, la structure du prix de l’essence n’est pas transparente, car ce sont souvent les mêmes compagnies qui extraient le pétrole, le raffinent, et distribuent l’essence. Dans les faits, quand le cours du pétrole monte, le prix à la pompe augmente ; mais quand ce cours baisse, le prix à la pompe ne varie que très peu. »
Entre monopole économique et injonctions politiques
« Si le cours de pétrole baisse, les compagnies augmentent leurs marges sur le marché intérieur et les prix ne baissent pas », explique Valeri Mironov. « Il n’existe pas réellement de marché de l’essence ouvert à la concurrence en Russie, car la concentration de l’activité est très importante, souligne de son côté Alekseï Gromov. Actuellement, neuf grandes compagnies pétrolières produisent et distribuent de l’essence en Russie. On peut effectivement parler de monopole dans certaines régions, où plus de 90 % du marché peuvent être tenus par deux compagnies, voire par une seule. Dans la région de Tioumen par exemple, c’est Loukoïl et TNK-BP qui détiennent l’ensemble du marché. À Tomsk, il n’y a pratiquement que Rosneft. »
« Les grandes compagnies pétrolières se sont partagé le territoire, confirme Natalia Chouliar, rédactrice en chef du magazine Infotek. L’action du FAS est limitée car, de toutes façons, il n’y a pas de transparence sur les prix. Le FAS ne peut se baser que sur le prix moyen de l’essence pour rappeler à l’ordre certaines compagnies qui pratiqueraient des prix trop élevés. Mais au final, si l’on inflige des amendes aux compagnies pétrolières, ce sont les consommateurs qui vont payer. »
« Aujourd’hui, ce n’est pas la loi qui domine, mais les personnes. Ce sont les interventions de Poutine, Medvedev ou Setchine [Igor Setchine, vice-Premier ministre de la Fédération de Russie et président du conseil d’administration de Rosneft, plus gros producteur de carburant essence et diesel en Russie, ndlr] qui font bouger les prix. Il s’agit de pratiques héritées tout droit de l’époque soviétique, et qu’il faudrait changer », estime Alekseï Gromov.
Le système de taxation et l’augmentation du cours du pétrole impliquent une hausse des prix
« Si le prix de l’essence a légèrement baissé en février après l’intervention de Poutine, il est actuellement reparti à la hausse, constate Natalia Chouliar. Les grosses compagnies pétrolières tirent l’essentiel de leurs revenus de l’exportation du pétrole et peuvent donc se permettre de contenir les prix sur le marché intérieur en fonction des injonctions du pouvoir politique. Mais il y a environ 22 000 stations-service sur le territoire de la Russie, dont un tiers seulement appartiennent à ces grosses compagnies, poursuit-elle. Les stations indépendantes, qui achètent le carburant aux compagnies pétrolières, ne peuvent pas vendre leur carburant à perte. Le seul moyen de stopper l’inflation serait donc de repenser le système de taxation. » « Mais il n’est pas facile de changer le système d’imposition, remarque Valeri Mironov. Les taxes sur les produits pétroliers à l’export et sur le marché intérieur sont intimement liées. À la base de ses systèmes, on retrouve la taxe NDPI [taxe sur l’extraction des matières premières, ndlr]. C’est une taxe fixe qui ne dépend pas du cours du pétrole. Ce système a certainement été choisi car c’est le plus simple à mettre en place administrativement, estime-t-il. Une taxe sur le bénéfice des compagnies serait plus facile à contourner et devrait normalement aller au budget des régions, alors que la NDPI va au budget fédéral. »
« Actuellement, il y a plus de taxes à l’export sur les produits raffinés que sur le pétrole brut, et c’est un frein à la modernisation de cette industrie sur le marché russe, ajoute Valéri Mironov. Les compagnies font plus de bénéfice en exportant le pétrole brut qu’en le raffinant en Russie et en le vendant sur le marché intérieur. »
« Les événements d’Afrique du Nord ont déjà été répercutés sur le cours mondial du pétrole. À court terme, c’est profitable pour la Russie, car cela va augmenter les revenus sur l’export, constate Alekseï Gromov. Mais malheureusement, la réalité économique implique une augmentation des prix de l’essence en concordance avec les cours mondiaux. Actuellement, le carburant A95 coûte à la pompe entre 26 et 28 roubles, mais il devrait prochainement atteindre 30 à 32 roubles. Et, d’après l’analyse statistique du marché, ces prix pourraient bondir jusqu’à 38 roubles.
FRÉDÉRIC BRUGER
