Jeudi 17 mars, le Conseil de Sécurité des Nations unies a adopté une résolution autorisant les pays qui le souhaitent à participer à une opération militaire multinationale en Libye, dans le but de protéger les populations et zones civiles menacées. Présentée par la France, le Liban et le Royaume-Uni, la résolution a reçu l’approbation de dix membres du Conseil de sécurité, dont les États-Unis, et a suscité les objections de la Russie et de la Chine qui ont finalement choisi de s’abstenir. Le Courrier de Russie s’est entretenu avec Tatiana Braïlovskaïa, directrice du département d’histoire et géographie de MGLU, afin d’analyser la position de la Russie.

Pourquoi la Russie a-t-elle décidé de s’abstenir lors du vote de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité des Nations unies ?

Depuis le conflit du Kosovo, en 1999, la Russie s’oppose systématiquement à l’interventionnisme. Dans le cas de la Libye, il ne s’agit pas, qui plus est, d’un conflit régional mais d’un conflit de plus grande ampleur dont les conséquences seront lourdes. C’est un conflit auquel la Russie et le monde doivent d’ailleurs porter la plus grande attention car ces soulèvements, qui ont commencé en Tunisie et atteint ensuite l’Égypte, puis la Libye, vont continuer de se propager.

La position de la Russie était-elle radicalement différente avant le Kosovo ?

Oui, tout à fait différente. L’URSS soutenait, par principe, toute révolution et tout mouvement de libération des peuples. Mais la Russie a tiré des leçons de son passé soviétique et des expériences du siècle dernier – que ce soit en Corée, en Égypte ou en Afghanistan.

Et entre la chute de l’Union soviétique et 1999, quelle était l’attitude de la Russie ?

La politique étrangère de la Russie, dans les années quatre-vingt-dix, était très influencée par l’Amérique. Eltsine, qui se présentait comme un démocrate, alignait sa politique sur les États-Unis, considérés alors comme la puissance la plus démocratique au monde.

Quelle est la doctrine actuelle de la Russie en matière d’intervention militaire ?

La Russie est prudente, très prudente, car sa priorité est la politique intérieure, et pour accomplir les réformes en cours, il est important pour elle de maintenir sa stabilité.

La Russie aurait pu aussi user de son droit de veto. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ?

Non seulement le régime de Kadhafi est aujourd’hui dépassé, mais Kadhafi a également perdu toute crédibilité, aux yeux de la Russie et du monde. Au pouvoir depuis près de 42 ans, il n’a pas apporté au peuple libyen ce à quoi il aspirait. Le peuple libyen ne peut supporter ce régime plus longtemps.

Est-ce pour cette raison que la Russie n’a pas usé de son droit de veto ?

La position du gouvernement russe est d’attendre et de voir comment la situation va évoluer en Libye.

Mais pourquoi n’a-t-elle pas usé de son droit de veto pour s’opposer à la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ?

Parce qu’elle aurait alors largement compromis ses relations avec les États européens, et surtout avec les États-Unis, ce qui n’est pas dans son intérêt. Et la Russie n’est d’ailleurs pas la seule à s’être abstenue. La Chine et l’Inde ont fait de même, l’Allemagne et le Brésil également. Si aucun de ces pays ne s’y est opposé, leur attitude a brisé la coalition des Nations unies. Et ce manque d’unité est susceptible de provoquer une guerre très longue en Libye. Dans une telle situation, la Russie pourrait bien se positionner en tant que médiateur. La Russie jouit, en Libye, d’une estime bien plus haute que les États-Unis ou que les pays d’Europe, toujours considérés dans ces régions comme des pays colonialistes : la France et le Royaume Uni notamment qui, aujourd’hui, sont en faveur d’une intervention militaire. Mais le nord du continent africain continuera de brûler jusqu’à ce que les conflits débouchent sur une issue logique.

Et quelle sera cette issue logique ?

Concernant la Libye, il est trop tôt pour le dire. Les peuples égyptiens et tunisiens, eux, sont plus instruits et savent ce qu’ils veulent. Ils aspirent aux droits de l’homme, et la situation se dénouera rapidement. N’oublions pas que ces révolutions sont le fait de la jeunesse de ces pays, une jeunesse qui manque d’argent et de perspectives. Les révolutions d’Égypte et de Tunisie, dont les populations sont jeunes, sont comparables aux révoltes de 1968 en Europe. En Libye, la jeunesse n’est pas éduquée, elle peine à survivre et ses doléances sont ignorées par le gouvernement de Kadhafi. De plus, il s’agit essentiellement, dans ce pays, pour le moment, de guérillas entre tribus, d’une guerre civile.

Lundi 21 mars, Vladimir Poutine a exprimé sans détour ce qu’il pensait d’une intervention militaire internationale en Libye. « Elle ressemble aux appels médiévaux à la croisade », a déclaré le Premier ministre.

Le même jour, le président Medvedev a convoqué une conférence de presse au cours de laquelle il a rejeté cette déclaration, sans toutefois citer Vladimir Poutine par son nom. « En aucun cas est-il acceptable d’utiliser des expressions telles que « croisades » et autres, susceptibles de provoquer un conflit de civilisations », a-t-il affirmé devant les journalistes.

Le Président et le Premier ministre sont-ils en désaccord au sujet de l’intervention militaire en Libye ?

Non, ils ne sont pas en désaccord. Ils formulent simplement le point de vue de la Russie différemment, ce qui est très sage de leur part, car ils pourront ainsi toujours changer de position. Medvedev s’exprime d’une manière plus démocratique, car il s’adresse à l’Europe et à l’Amérique, alors que Poutine s’exprime de façon plus conservatrice. Quand Poutine s’est exprimé lundi, il s’adressait à la Russie. Medvedev s’adressait, lui, à la communauté internationale. C’est ainsi qu’il faut le comprendre. Ce sont leurs rôles. Leur prudence au sujet de la Libye s’explique aussi par le fait que si les observateurs sont aujourd’hui d’accord pour affirmer que ni la Tunisie ni l’Égypte ne risquent de devenir des pays islamistes de type Iran, en Libye, rien n’est moins sûr. C’est d’ailleurs peut-être aussi pourquoi les pays européens veulent contrôler le processus. Ce risque a pu influencer leur volonté d’intervenir. La Russie semble soutenir Kadhafi, mais le problème est aussi que nul ne sait qui va le remplacer. Une chose est certaine, c’est que Mouammar Kadhafi s’est toujours opposé aux islamistes.

Y a-t-il des points communs entre la Libye de Khadafi et, disons, la « Russie de Poutine » ?

À première vue, non, mais en y regardant de plus près, peut-être. Ce qui est très différent, c’est que la Libye fonctionne selon un système de clans, et ceux qui soutiennent Khadafi sont ceux qui appartiennent à son clan, par liens de parenté. On retrouve en Libye, comme en Russie, la même loyauté du peuple envers son leader. Mais en Russie, le peuple est loyal envers le leader qui le sort de la pauvreté et le tire vers le haut, alors qu’en Libye, le respect du leader s’explique par la tradition. La Libye est un pays très traditionnel.

Une révolution semblable à celle de la Tunisie, de l’Égypte ou de la Libye peut-elle se produire en Russie ?

De plus en plus de politologues l’envisagent et mettent au point différents scénarios. Je vois les choses autrement, et je pense que notre gouvernement prendra plutôt ces révolutions comme des avertissements et en tirera des enseignements. La Russie, et pas seulement la Russie d’ailleurs, mais également les pays européens, doivent comprendre que les écarts qui se creusent entre pauvres et riches entraînent des révoltes. Les écarts sont importants en Russie, mais aussi en Grande Bretagne et aux États-Unis, et depuis 2008, la crise économique, qui provoque ces écarts, accélère les processus de révolution. Et en Russie, s’ajoute aux conséquences de la crise, le traumatisme de la chute de l’URSS.