Le village de Kovcheg : écolo ma non troppo

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Le « réflexe écologique » répandu en Europe n’est pas encore, et de loin, devenu une habitude russe. Mais à vrai dire, à partir de quand peut-on qualifier quelqu’un d’ « écologiste » ? Le Courrier de Russie est allé à la rencontre des habitants de Kovcheg, un écovillage dans la région de Kalouga, pour comprendre com­ment s’organise une telle communauté en Russie.

« Il suffit d’abaisser notre prétention à dominer la nature et d’élever notre prétention à en faire physiquement partie, pour que la réconciliation ait lieu » Francis Ponge

Naissance d’un village

Mikhaïl Novitchkov, l’un des fonda­teurs de Kovcheg, est dans la déco­ration florale depuis qu’il s’est dé­couvert écologiste. Ce touche-à-tout confie avoir exercé plusieurs métiers au cours de son existence. « J’ai même eu la lubie d’apprendre le français, et je suis parti vivre quelque temps à Rouen ». En 2000, quand sa femme Valen­tina tombe enceinte de leur premier enfant, le couple commence à s’intéresser aux modes de vie écologiques. Ils ont envie d’une maison à la campagne, de vivre plus sainement et plus près de la nature, au sein d’une communauté partageant les mêmes vues. Mikhaïl se met alors à fréquenter des clubs écologistes de la capitale, et fait des rencontres. « Nous étions huit au départ. Il nous a fallu plusieurs mois pour arriver à tomber tous d’accord sur une organisation. En 2001, nous avons trouvé un compromis et pris la décision de construire notre écovillage. Il a encore fallu dénicher un terrain, que nous voulions au sud et pas trop loin de Moscou. Mais dans l’oblast de la capitale, le mètre carré non bâti est hors de prix ! On s’est donc intéressé à Kalouga, mais ça n’a pas été simple. Quand nous avons ex­posé notre projet, la municipalité nous a pris pour des illuminés. On était à contre-courant. D’ailleurs nous ne sommes, jusqu’à présent, pas propriétaires du terrain : nous avons sim­plement signé un bail à long terme. Mais personne n’a réellement le pouvoir de nous faire partir », explique Novitchkov. La situa­tion s’est décantée en 2009, quand Poutine a reconnu officiellement le village et l’a fait inscrire sur les cartes.

Kovcheg et ses habitants

Comme beaucoup à Kovcheg, Mikhaïl fait des allers-retours, pour affaires, entre Moscou et le village. Tous les week-ends, il quitte la capitale pour rejoindre sa famille. Après 2 heures de trajet, son 4X4 quitte la grande route reliant Maloïaroslavets à Kalouga pour s’engager sur un chemin désert et enneigé. Là où la piste s’achève se trouve Kovcheg. 120 hectares entourés d’une forêt et divisés en 80 parcelles indivi­duelles où vivent à l’année une quarantaine de familles. En ce mois de janvier, l’endroit ressemble à un grand champ tout blanc où seules les maisons coupent la ligne d’horizon. Il n’y a pas de barrière entre les parcelles et l’impression d’immensité est frappante.

Une population de travailleurs qualifiés… Il y a beaucoup de programmeurs informa­tiques, quelques médecins, des comédiens aussi. L’isolement a poussé ceux des habi­tants qui le pouvaient à opter pour le télétra­vail.

Les dépenses communes sont financées par des ventes d’objets artisanaux mais aussi par l’organisation de séminaires éducatifs sur l’apiculture ou les constructions écologiques et la production de films documentaires.

La communauté se réunit régulièrement en assemblées pour prendre des décisions telles que la construction d’un bania ou l’ins­tallation d’une parabole. Autour du président du village, les habitants débattent des propo­sitions et votent les nouvelles prérogatives. Pour être adoptée, une proposition doit re­cueillir au minimum 75% des voix.

Kovcheg en images

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Écologie à la russe

Dans le domaine des constructions éco­logiques, les innovations vont très vite. Les derniers arrivés possèdent donc les maisons les plus écologiques. Galina, la cin­quantaine, vit à Kovcheg depuis 2 ans avec son mari, sa fille et sa sœur dans une maison faite de paille et d’argile. De l’extérieur, la maison ressemble à beaucoup d’autres. « Pourtant, si un jour nous décidons de partir, la maison est totalement biodégrable », précise-t-elle.

La maison de Mikhaïl est plus ancienne. D’une superficie de 160 mètres carrés, elle est construite en béton cellulaire – mélange d’eau, de sable, de ciment et de poudre d’alu­minium –, un matériau qui n’est pas à pro­prement parler écologique. Dans la cuisine, les appareils électriques sont réduits au strict nécessaire : réfrigérateur, bouilloire et four électrique. « C’est seulement en achevant la construction de la maison que nous nous sommes rendus compte qu’elle était trop grande, et énergivore. Mais cela reste une exception à Kovcheg, poursuit Mikhaïl. Pour compenser, nous tâchons de limiter au maxi­mum le gaspillage. Par exemple, pour me préparer un thé, je ne fais chauffer que l’eau dont j’ai besoin et pas la bouilloire pleine. »

Fedor a été président de Kovcheg de 2001 à 2010. Son statut exigeait qu’il montre l’exemple. Sa maison, de taille plus modeste, il l’a construite lui-même avec du bois et de l’étoupe – mélange de chanvre et de lin ser­vant à l’isolation. Il se chauffe et cuisine avec un immense poêle et consomme l’eau de la ri­vière. Fedor est lui aussi un touche-à-tout. Et éclate de rire à chaque question qu’on lui pose. Il explique avoir exercé, son diplôme de l’Insti­tut moscovite de physique et de technologie en poche, une dizaine de métiers. Aujourd’hui, il est apiculteur et produit un miel naturel. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il écrit des livres et donne des séminaires de formation en apiculture. Fedor et sa famille consomment les légumes de leur potager. Pour le reste, ils achètent tout au supermarché. « Je pense que l’on ne devrait consommer que des pro­duits locaux, mais certaines habitudes sont tenaces », déclare-t-il en observant du coin de l’œil une orange posée sur la table de la cuisine.

Les enfants de Kovcheg

Valentina, la femme de Mikhaïl, ne renie pas ses origines citadines. À Moscou, elle avait une situation très confor­table de chef-comptable dans un grand groupe immobilier. Si elle a voulu vivre ici, c’est avant tout pour ses enfants. « L’éducation est une chose essentielle à mes yeux. Je suis très fière que mes enfants sachent trier les déchets et qu’ils aient déjà assimilé beaucoup de préceptes écologiques. Ici, il est interdit de fumer, de boire et de dire des jurons dans les espaces communs. Bien en­ tendu, on ne peut pas empêcher les gens de faire ce qu’ils veulent quand ils sont chez eux. Nos règles ne sont pas très strictes, elles visent simplement à protéger nos fils et filles. » Elle ajoute qu’une grande liberté accordée aux enfants leur permet de mieux prendre conscience par eux-mêmes des limites de ce qu’on peut faire ou ne pas faire.

Mais les enfants restent des enfants. Et ils ne sont pas toujours enfermés dans leur Kov­cheg protecteur. La petite Sofia, 7 ans, a tenu à mettre du vernis à ongles en apprenant la visite imminente de journalistes étrangers. « Elle a dû voir ça à la télévision quand elle va chez ses grands-parents », explique sa mère, un peu gênée.

Les enfants de Kovcheg sont scolarisés sur place. Les leçons ont lieu dans la maison commune. Chaque parent, sur la base de manuels scolaires, dispense des cours dans sa matière de prédilection. Valentina, par exemple, enseigne les mathématiques et fait les dictées. Des professeurs extérieurs sont aussi régulièrement invités. « Une interve­nante, un jour, a souligné que nos enfants avaient une vision du monde plus globale que les enfants des villes et qu’ils étaient, de manière générale, plus intéressés par l’ap­prentissage pratique et par immersion. Nous avons un astronome dans le village. Lors de la dernière éclipse de lune, il a observé le phéno­mène avec les enfants au télescope. »

Les habitants de Kovcheg font leur pos­sible pour réduire leur empreinte sur l’en­vironnement et se rapprocher au maximum des standards d’un village écologique. Et la transmission de ce mode de vie est une chose essentielle. Écovillage ou éducovillage ? Cer­tainement les deux… Ils prennent, en tout cas, leur mission très à cœur, expliquant que s’ils parviennent, à leur petit niveau, à se mettre d’accord pour vivre en harmonie avec la na­ture, alors cela pourra être le début d’un mou­vement plus général.

Eco-Magiciens : un livre qui inspire les écologistes russes

Depuis la publication de la série de livres Anastasia de Vladimir Megré en 1996, l’intérêt des Russes pour l’écologie est allé grandissant. Dans ces récits mystiques, l’auteur met en scène une jeune chamane de la taïga sibérienne mettant en garde les hommes contre leur trop grande empreinte sur l’environnement. Les livres se sont vendus à des centaines de milliers d’exemplaires et ont été traduits en plusieurs langues. Comme tout texte riche d’idées, Anastasia a plusieurs niveaux de lec­ture et peut être interprété de façon extrême. La majorité des habitants de l’écovillage de Kovcheg ont lu ces livres, mais préfèrent se placer en marge de ce texte un peu trop mystique à leur goût.

  • Jean-François Deman

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