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Débauché, le pays de Pouchkine ? Question périlleuse à laquelle a voulu répondre Pamela Druckerman en menant son en­quête sur l’infidélité en Russie. Dans le chapitre consacré – « l’adultère in­dispensable » – la journaliste améri­caine s’étonne : « Les citadins russes semblent être plus infidèles que les habitants de tout autre pays civilisé, et la société est tellement complai­sante envers l’adul­tère que je soup­çonne certains hommes russes ne trompant pas leurs femmes de s’en donner l’air. » L’avis est pour le moins tranché. Mais ce cliché d’une Russie dévergondée est un classique. Fan­tasme occidental ou réalité d’une société qui se grise dans la consom­mation… Le Cour­rier de Russie a mené l’enquête.

Si en France, on va voir ailleurs, en Russie, on tourne à gauche et aux Etats-Unis, on a quelqu’un sous le coude

Incontournable en Russie en matière de questions sexuelles, Igor Kon a travaillé toute sa vie sur le sujet, d’abord sous l’URSS – et ce n’était pas une mince affaire – puis pendant la période de transition jusqu’au­jourd’hui. A 82 ans, le spécialiste publie toujours. Tantôt sérieux, tantôt rieur, il explique : « En effet, les sondages mon­trent que les relations parallèles – il insiste sur l’expression – sont de plus en plus fréquentes. Ce qui est intéressant n’est pas de les quantifier mais de voir com­ment elles sont perçues. Et l’attitude des Russes vis-à-vis de ces relations a indé­niablement changé. » Difficile toutefois d’obtenir des données vérifiables. Il s’agit tout d’abord de questions délicates, et les sondés préfèrent souvent la bienséance à la vérité. De plus, établir ce genre de statistiques n’est pas une priorité du gouvernement, ni une intention, observe Igor Kon. « Après la chute de l’URSS, nous avons connu une période de liberté. Mais dès 1996, on est reparti en croisade contre tous ces thèmes présentés comme indécents : la sexualité, l’infidélité, le di­vorce. » Dans son livre, Kon dévoile néan­moins quelques chiffres. En 1992, la moi­tié des Russes considéraient inacceptable le fait d’entretenir des relations parallèles. Huit ans plus tard, un sondage révèle que la moitié des Pétersbourgeois trou­vent l’infidélité masculine « acceptable ». La même année, 25,5% des femmes et 55,5 % des hommes interviewés recon­naissent être adultères. Parmi eux, un tiers des hommes ont eu plus de six rap­ports hors mariage .

Fiabilité ou non des statistiques, certaines tendances sont là. La Russie connaît d’abord un important conflit gé­nérationnel. « Sous l’URSS, le discours sur la sexualité était très hypocrite. Le sexe « n’existait pas ». Le plaisir non plus. L’idéologie et la fidélité au parti devaient tout surpasser », raconte le chercheur. Dans la pratique, il était très difficile d’en­tretenir une relation parallèle. Les lieux de rencontre étaient rares et les personnes infidèles prenaient le risque d’être dénon­cées et de voir leur nom publié dans les journaux. Il poursuit : « Tout ce qui était caché, interdit sous l’URSS a émergé à sa chute. La sexualité est devenue beaucoup plus libre. » Ce qui était formellement ré­prouvé devient tout à coup possible. Et de nombreuses personnes découvrent leur sexualité dans des relations parallèles, toujours perçues comme immorales, mais bien plus aisées à organiser. Dans le même temps, la Russie subit les mêmes processus que dans les pays occidentaux. Le sexe s’émancipe du mariage. De nou­velles aspirations émergent. On parle d’épanouissement, de plaisir. Même si Igor Kon tempère : « Nous sommes restés ici dans un schéma très machiste. Dans l’inconscient général, les hommes peu­vent tromper. Bien sûr, c’est réprimé par la morale mais leur statut le permet. Pour les femmes, c’est différent. »

« Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper » Vauvenargues, écrivain français, XVIIIème siècle

Ce seraient donc les hommes qui font exploser les chiffres de l’infidélité en Russie ? C’est en tout cas le discours de Tatiana, jolie brunette d’une trentaine d’années. Dans un bar branché de la ca­pitale, elle explique chercher désespé­rément un homme riche afin de pouvoir l’aider à monter sa boîte. Et l’idée est loin de lui sembler dérangeante ou taboue. « L’argent, c’est ce qui intéresse 90% des femmes en Russie, assure-t-elle. Les hommes peuvent être horribles, gras et complètement chauves, s’ils ont de l’argent, ils pourront obtenir les femmes qu’ils désirent alors forcément ils en profitent.» Elle confie : « Je me suis mariée jeune, à 19 ans. Nous avons eu un enfant puis nous nous sommes séparés. Depuis je suis seule. Mon ancien mari s’est re­marié et multiplie les histoires. Il n’est pas particulièrement beau mais il a de l’argent (…) Alors bien sûr, je préférerais trouver un homme fidèle mais je ne me fais pas d’illusions. Et comme il y a plus de femmes que d’hommes en Russie, cela augmente la concurrence. » Dans son livre, Pamela Druckerman accuse éga­lement le déséquilibre démographique. « S’il y a tellement d’adultères en Rus­sie, c’est que les hommes sont devenus largement minoritaires (…) ce désé­quilibre se fait sentir dans les histoires d’amour. » Autre facteur mis en cause par les spécialistes, le manque de communi­cation au sein du couple. « Quand il y a des difficultés, les couples ne savent pas faire face ensemble. Le jeune homme va voir ses amis et la jeune femme fait pareil de son côté », diagnostique Igor Kon. Al­bina Loktionova partage cet avis. Psycho­thérapeute, elle travaillait au départ sur les rapports parents-enfants mais face au besoin, elle s’est peu à peu consacrée aux couples. « En Russie, il existe peu de mo­dèles où les deux époux s’épanouissent ensemble et cela n’aide pas à construire des relations viables et fidèles. »

Des couples en mal de communi­cation, où les hommes abusent de leur position, le tableau est globalement peu flatteur. Mais gare aux généralisations. Kiril et Fédor ont la quarantaine passée. Ces deux Moscovites divorcés défen­dent avec ferveur l’idée de fidélité dans le couple. « Aujourd’hui beaucoup de gens sont attirés par l’argent, le pouvoir, notamment à Moscou. Ils viennent ici à la recherche de la gloire et sont prêts à tout. Pourtant la Russie est un pays tra­ditionnel, où la famille est primordiale. (…) Pour nous, lorsqu’on s’engage avec quelqu’un, il faut s’en tenir à des valeurs fermes. Sinon c’est la porte ouverte à tous les égarements. » On est loin du discours libertaire d’une Russie adonnée à la dé­bauche. Irina, la vingtaine, confirme cette tendance. « Pour moi, la question de la confiance est primordiale dans un couple. Le problème n’est pas d’être infidèle mais de briser cette confiance. » À l’université de sciences humaines (RGGOu), le so­ciologue Vladimir Solodnikov s’étonne. La Russie en tête du hit parade de l’infidélité ? Il hausse les sourcils, marque un temps d’arrêt puis défend : « Je ne crois pas qu’on soit plus infidèle. Bien sûr la fa­mille évolue. Il y a moins de contraintes. Les relations sexuelles ne sont plus res­treintes au mariage (…) C’est intéres­sant, récemment nous avons demandé aux jeunes ce qui était pour eux le plus important dans le couple et la réponse la plus courante était d’être aimé. Ce n’était pas l’amour mutuel ou le partage, non, c’était le fait d’être aimé soi-même. Pour moi, c’est révélateur de cette société de consommation.»

Alors sûrement les Russes, comme tant d’autres, sont aujourd’hui davantage à la recherche du plaisir immédiat ; d’au­tant plus quand ils peuvent facilement se l’offrir. Mais ce n’est ni la volonté, ni le cas de tout le monde. Jeune manager, Vladimir avale son café de travers quand il entend la question. « Les Russes infi­dèles ? La réalité, c’est que lorsque je finis ma journée de travail vers 21 heures ou 22 heures, je n’ai qu’une envie, c’est de rentrer chez moi, de retrouver ma famille et mes enfants. Je n’ai ni le temps ni la tête à aller voir ailleurs. Bien sûr certains Russes mènent des vies parallèles mais c’est qu’ils ont de l’argent et très souvent ils fréquentent tout simplement des pros­tituées. » Pour le reste de la société russe, l’adultère ne semble ni être un mode de vie, ni un sujet à prendre à la légère. La seule qui reconnaît son infidélité est Na­tacha, la trentaine. Un peu gênée, elle avoue, avec une moue coupable : « Je succombe facilement aux compliments et j’ai toujours l’impression que ces rela­tions fusionnelles sont plus fortes, même si je me rends compte que c’est illusoire. Mon problème, c’est que je suis trop ro­mantique. » Dans son livre, L’Art d’être infidèle, Pamela Druckerman s’est aussi risquée à cette conclusion. « Les Russes aiment bien avoir une vie sentimentale pleine de hauts et de bas. Ce qu’ils veu­lent, au fond, c’est du romantisme à plein tube. Il faut que ça déménage. (…) Leur scénario amoureux est semé d’embûches et chez eux la passion est éphémère. Quand on connaît la dure réalité de la vie en Russie, ces contes de fées ne sont réalisables que dans les liaisons extra­conjuguales. » Des Russes trop roman­tiques pour être fidèles, en voilà une jolie pirouette. L’idée est séduisante. Reste à savoir si elle convaincra le partenaire, qu’il soit russe ou pas.

  • Marine Dumeurger