Moscou, 11 décembre 2010 : « Un pour tous, tous… sur un ! »

Le journaliste Andreï Lochak a rencontré les adolescents victimes de la foule, le 11 décembre 2010, sur la place du Manège.

Le passage à tabac des adolescents « caucasiens » sur la place du Manège, soigneusement filmé par une dizaine de caméras, est devenu le symbole des événements du 11 décembre. Certains ont vu dans cette monstruosité l’expression de la démocratie populaire, d’autres ont regretté qu’ils n’aient pas été frappés jusqu’à la mort, d’autres encore ont même réussi  à voir dans cette affaire désespérée, véritable  pogrom,  le complot de ces jeunes «  étrangers », qui se seraient eux-mêmes mis dans cette situation. (…)

En fait, cette histoire de lynchage au Manège n’a rien à voir avec une question de discorde nationale ou de régime sanguinaire. C’est l’histoire d’une vraie amitié d’hommes. Les matraqueurs hurlaient la devise des mousquetaires, « Un pour tous, tous pour un ! », bien qu’à leur place je l’aurais un peu modifiée : « Un pour tous, tous… sur un ! ». C’est en réalité cette bande de copains, sur qui cette foule est tombée avec poings, pieds et couteaux, qui a vraiment fait preuve de solidarité.

Les lycéens « caucasiens »  vivent et étudient dans un quartier qui n’est pas le plus prestigieux, au sud-est de Moscou. Quand on y regarde de plus près, il se trouve que sur les six adolescents passés à tabac, deux n’ont aucun lien avec le Caucase. L’un d’eux, Lecha Smirnov (son nom a été un peu modifié) fêtait en ce jour malheureux ses quinze ans. Il avait choisi de passer ce moment avec ses meilleurs amis, Sacha, Timour, Sandro, Gagik et Rubène. Il ne leur était jamais venu à l’idée de sympathiser selon des critères de nationalité. Ils avaient pris en considération d’autres facteurs, et c’est pour cela qu’effectivement, ils formaient un groupe international. Après les cours, les amis se sont rendus dans le centre pour jouer au bowling. Puis l’organisateur de la fête, Lecha, a invité tout le monde à la pizzeria. Qui savait alors qu’il serait responsable d’événements tout autres. Maintenant, Lecha est alité chez lui avec un  traumatisme crânien. Sa mère ne laisse pas les journalistes lui rendre visite. Elle est terrifiée et on peut la comprendre. Gagik est lui aussi alité avec un traumatisme crânien et des hématomes énormes sur le visage.  Mais, après avoir réfléchi, ses parents ont autorisé le groupe de caméramen Profession Reporter  et moi-même à  lui parler. (…) Nous nous sommes approchés de Gagik en compagnie de Sacha, le deuxième gamin de nationalité russe du groupe. Il s’en est mieux sorti que les autres, et c’est pourquoi il retourne déjà au lycée. Après l’école, il rend visite à ses copains convalescents. Il est allé voir, à l’hôpital, Timour, blessé à l’arme blanche, quelques fois Lecha, chez sa maman très stricte, et presque tous les jours Gagik. (…)

Quand ils se remémorent cette journée, les jeunes expliquent que lorsqu’ils étaient à la pizzeria, ils avaient déjà compris que cette histoire allait mal tourner.  Dans le passage souterrain, une énorme foule qui faisait des saluts nazis s’était réunie. (…) Les six amis ont alors décidé de rejoindre le métro en passant par la route. À peine étaient-ils sortis du café qu’une foule d’extrémistes les a entourés. « C’était comme s’ils nous avaient attendus », déclare Gagik. Les « fanatiques » criaient « différents slogans » et tournaient autour des gamins, essayant de les atteindre aux jambes. Finalement, l’un d’entre eux est arrivé par l’arrière et a frappé Gagik.

Gagik s’est retourné précipitamment, l’a rattrapé et lui a rendu la monnaie de sa pièce. Mais en même temps, il a compris qu’ils étaient des milliers comme ce dernier. La place était remplie de gens hargneux, souls, assoiffés de sang. «  Nous leur avons proposé de se battre à un contre un, mais ils nous sont tous tombés dessus ensemble. J’ai regardé la vidéo : bizarrement, ils ne nous frappaient qu’avec les jambes, personne n’a jamais mis les poings. » (…)

La mémoire est une chose étrange. Gagik raconte qu’à partir du moment où il a subit les coups, il ne se rappelle plus de rien. Il voudrait se rappeler mais il ne peut pas. Il pense qu’il a été frappé plus que les autres, car c’est lui qui a le visage « le moins slave ». Sacha n’est pas d’accord : la foule s’est acharnée sur lui car Gagik a essayé de se défendre jusqu’au bout. (…)

Sacha a lui aussi du mal à se souvenir de ses agresseurs. « Tu es simplement allongé et tu essayes de protéger ta tête des coups. Comment se rappeler les visages ? » Je lui demande s’il n’a pas eu envie de filer en douce. En effet, il est blond et il a les yeux clairs, personne ne l’aurait touché. « Oui, c’est vrai, répond Sacha. Avec Lecha, nous aurions sûrement pu partir, mais alors, nos amis auraient reçu encore plus de coups. Au moins comme ça, on en a pris une partie. »

Je lui demande ce qu’il pense du nazisme. Sacha dit des choses sur le sujet qui seront banales pour la majorité des gens, mais on sent que ces idées, c’est la première fois qu’il les formule. Comme on dit, c’est la vie qui l’a exigé. Sur le fait que des gens puissent faire des saluts nazis alors que nos ancêtres ont péri dans la guerre contre le fascisme, il dit qu’il leur aurait cassé les bras pour ça, que toutes les nations se valent et qu’il n’y a qu’un seul Dieu, même s’il prend différents noms selon les gens. En principe, dans une famille normale, il n’y a pas à donner d’explications sur ça. Ce sont des choses qui sont évidentes sans que l’on en parle. (…) En ce sens, l’idée de Sobianine (le maire de Moscou, ndt) de convoquer les parents des « fanatiques » interpellés pour parler d’éducation paraît tout à fait adéquate : créer des groupes d’entraide, quelque chose comme les groupes d’alcooliques anonymes, où les parents seraient obligés de se rendre avec leurs enfants néofascistes. Si après ce type de séances, les gens arrêtent de boire et de se piquer, pourquoi cela ne pourrait-il pas fonctionner pour les gens qui soutiennent des idées d’extrême droite ?

«  Moi aussi, je me moque de l’appartenance nationale et religieuse, dit Gagik. Par exemple, mis à part les Russes, j’ai beaucoup d’amis azéris alors que nous, les Arméniens, nous avons souvent été en guerre contre eux. » (…)

Les jeunes sont très reconnaissants envers les Omon. Sans eux, la foule les aurait certainement lynchés complètement. Sacha est même allé, au nom de tous, voir les Omon à leur poste pour leur dire merci. (…)

Durant tout ce temps que nous avons passé avec lui, une suite ininterrompue d’amis, de copains de classe, de voisins a défilé au chevet de Gagik. C’était, dans l’ensemble, des représentants de la nationalité majoritaire. Et je suis convaincu que le véritable peuple russe, ce sont ces gens là.  Sacha et Lecha, qui n’ont pas abandonné leurs amis « non-russes ». Le  groupe de filles bruyantes, amies de Gagik, avec des chapeaux de père Noël enfoncés sur la tête pour distraire leur copain blessé. Deux solides gaillards slaves, des copains de Gagik qui, comme lui, pratiquent le Sambo et qui n’ont fait que répéter une phrase durant toute la soirée : «  C’est dommage que nous n’ayons pas été avec vous. » Les parents des copains de classe de Gagik qui se sont jetés sur le téléphone pour proposer leur aide. Les Omon qui ont rempli honnêtement leur devoir. Voici le peuple. Et ce soir là, au Manège, c’est la minorité dégradée, prête à rendre n’importe qui responsable de leurs insuccès en lieu et place de leur propre fainéantise et imbécilité, qui s’est réunie. (…) Voilà qui représente la véritable honte de la nation.  Et il faut être le dernier des russophobes pour appeler ce regroupement de perdants agressifs  « la révolte russe ». Car finalement, nous avons bien vaincu le fascisme. Et s’il le faut, nous le vaincrons encore une fois !

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