Suite aux confrontations interethniques du samedi 11 décembre, à Moscou, le bimensuel Bolchoï Gorod (Grande Ville) a recueilli les témoignages d’Omon qui étaient sur les lieux au moment où les violences se sont produites.
Le 11 décembre, un groupe de lycéens moscovites de quinze ans qui fêtaient un anniversaire s’est retrouvé au beau milieu de la manifestation de la place du Manège qui a rassemblé des milliers de personnes dans le but de « promouvoir les crimes ethniques ». Quatre d’entre eux, Sandro, Timour, Galik et Roubène, ont tout de suite attiré l’attention de la foule alors que deux autres, Lecha et Sacha, se sont fait ennuyer car ils les accompagnaient. Ce sont quatre membre de l’Omon (forces de l’ordre, ndt) qui ont sauvé les adolescents passés à tabac. Ils les ont emmenés auprès d’un véhicule de premiers secours et ont retenu la foule jusqu’à l’arrivée des renforts. Svetlana Reiter a retrouvé ces Omon et leur a demandé comment leur journée s’est déroulée.
« Nous sommes arrivés en uniforme à la place du Manège. Nous sommes sorti à 7h30, c’est-à-dire qu’à 9h environ, 8h30 peut-être, nous étions déjà sur place. À 9h, nous avons été affectés à la patrouille de réserve qui devait surveiller la coupole du Manège. Nous devions patrouiller à quatre sur ce territoire. C’est comme ça que l’ordre nous a été donné : déambuler dans le périmètre autour de la coupole, veiller à ce que personne ne trouble l’ordre public. Oui, nous avions reçu l’information qu’une sorte de meeting se tiendrait peut-être, que des supporters du Spartak se réuniraient à la mémoire d’Egor Sviridov.
Nous ne sommes pas nous-mêmes supporters, mais nous n’avons rien contre les fans. Nous ne nous attendions à rien de particulier de leur part.
Nous sommes restés en réserve jusqu’à 13h, assis dans l’autobus à attendre les ordres. À 13h, nous sommes partis patrouiller. À ce moment, la place du Manège était déserte, pas une seule personne. Puis, des personnes avec des écharpes, des drapeaux aux couleurs de clubs ont commencé à arriver au compte-gouttes. A 15h, une foule importante s’était déjà rassemblée. Elle a commencé à allumer des feux d’artifices et à crier. Nous n’avions pas peur. Et quoi ! Des gens s’étaient rassemblés, ils se conduisaient normalement. Mais ils étaient toujours plus nombreux à arriver. Nous ne pensions pas qu’ils seraient autant, ni qu’ils deviendraient si agressifs. Nous ne pouvions pas nous attendre à cela.
Ils sortaient du métro par groupe de vingt, de trente. Des groupes insignifiants, mais qui ont fini par former une foule.
Vers 16h, nous avons vu la foule courir en direction du parapet qui borde la place. Ils regardaient tous quelque chose qu’ils montraient du doigt. Nous avons couru jusque là-bas et nous avons vu une bagarre.
Nous n’avons pas vu exactement comment elle a commencé. On ne comprenait pas vraiment où ça frappait. On voyait un amas de personnes. Il était clair que quelqu’un se faisait passer à tabac, mais qui, c’était incompréhensible. Nous avons fait un rapport radio puis nous avons décidé d’intervenir.
Pour dire simplement les choses, les coups portés auraient pu entraîner la mort d’une personne. Dans la foule, nous avons vu quelqu’un à terre qui n’opposait déjà plus la moindre résistance. C’est-à-dire que si les autres essayaient encore de se protéger des coups, et bien celui-ci ne bougeait plus et ne se défendait plus. C’était un gamin arménien, Galik je crois. Les gars sortaient d’un café quelconque et se sont retrouvés dans la bagarre.

Nous, nous sommes tous de nationalité russe (à part Maksim Maksimov qui ne connait pas son père), mais quelle différence ? Vous savez, parmi les nationalistes qui étaient sur la place, ils étaient loin d’être tous Russes. Et du même coup, il se trouve qu’ils n’ont pas passé à tabac seulement des Caucasiens. Deux de ces gamins étaient Russes. Le plus important, c’est que c’était des enfants. Ils n’étaient pas complètement développés physiquement. Mais la foule s’est abattue sur eux.
Sous nos yeux, on ruait de coups six gamins et l’un d’eux gisait sur le sol. Nous nous sommes précipités en bas de l’escalier. La foule se tenait du côté gauche et nous sommes arrivés par le côté droit. Et ceux qui frappaient les gosses ont d’abord déguerpi. Ils ont certainement pensé que nous étions suivis par toute une compagnie d’Omon. Une partie de la foule s’est cachée du côté de Okhotnyï Riad et une autre partie derrière le monument à Joukov.
Les gamins avaient les visages en sang. L’un d’eux était étendu sans connaissance. Nous l’avons pris sous les bras, et comme nous avons vu un véhicule de premier secours garé près du Manège, nous avons décidé de le traîner là-bas, de le monter dans le véhicule et de l’envoyer à l’hôpital.
Nous n’avons pas tiré sur la foule, nous n’avions pas d’équipements pour les interventions spéciales. Nous étions simplement partis en patrouille et nous ne nous attendions pas à une telle situation. Partir en patrouille avec un bouclier, un casque, un bâton, un pistolet, cela signifie provoquer les gens. Et quand bien même nous aurions eu des armes, il y a peu de chance que nous les eussions utilisées. Il y avait beaucoup de monde et nous aurions pu toucher des innocents.
Le reste des patrouilles étaient réparties le long du jardin Aleksendrovskiï, plus quelques-uns du côté du métro Plochtchad Revoliutsiï (Place de la Révolution). (…)
Nous sommes arrivés jusqu’au véhicule de secours, mais il était fermé. Peut-être qu’ils apportaient des secours à un autre endroit. Pratiquement tous les véhicules de secours étaient parqués le long du monument à Joukov. Et un seul du côté du manège. Et la foule, derrière nous. Il ne restait nulle part où s’enfuir : la foule nous pressait, on nous jetait des bouteilles et des détritus, tout ce qu’ils avaient sous la main et ce qu’ils trouvaient sous leurs pieds.
Nous n’avons pas eu le temps d’avoir peur. C’est devenu effrayant, ils ont perdu la tête. Ils nous grimpaient dessus et criaient : « Qui est-ce que vous défendez ? Donnez-les nous ! » Mais comment aurait-on pu les donner ?! C’était quand même des êtres humains, qui plus est des enfants, des adolescents. Si on les avait donnés, ils auraient été mis en pièces immédiatement. (…)

Les gamins étaient effrayés, ils s’accrochaient à nous, ils se cachaient et nous demandaient : « Ne nous laissez pas entre leurs mains, ne partez pas ». Ils ne pleuraient pas, mais c’était la première fois que nous voyions des gens aussi terrorisés. (…)
Dans cette masse de gens, il n’y avait pas tant de fans que ça. Il y avait surtout des nationalistes qui excitaient la foule. Ils provoquaient les agressions par tous les moyens. C’est clair qu’il y avait des provocateurs. Ce n’est pas parce qu’une personne porte une écharpe avec un slogan et un bonnet coloré que c’est un supporter. Il peut n’avoir jamais assisté à un match, pas une seule fois. Il y avait des gens masqués, on n’a pas compris qui ils étaient.

Bien sûr, c’est un meurtre qui est au départ de ces événements. Les gens ont décidé de manifester en signe de protestation et on peut les comprendre. Le meurtrier d’Egor Sviridov aurait dû être sévèrement puni et ne pas s’enfuir grâce à ses relations. Nous compatissons. Mais il y avait des gens différents sur la place et ce n’est pas une solution de se faire justice soi-même. Et puis, les enfants n’avaient rien à voir là-dedans.
Quand les renforts sont arrivés, le véhicule était toujours fermé. Il n’y avait pas de médecins. Apparemment, les équipes de secours étaient parties ailleurs et avaient laissé la voiture. Le commandant du détachement a pris les gamins dans l’autobus des Omon et nous avons continué notre travail en faisant une chaîne pour écarter la foule.
Ils ont commencé à faire n’importe quoi, à détruire le sapin de Noël. D’abord ils ont arraché les guirlandes, puis ils se sont attaqué à l’armature en se jetant sur elle. Ils balançaient des feux d’artifice. Un de nos camarades a été brûlé au visage, l’un de nous quatre, Maksim Pilipkov, a eu une contusion à la main.

Au départ, c’était une simple foule de jeunes qui était sur la place. Ensuite, quand des personnes masquées ont commencé à crier des slogans, à tirer des feux d’artifices, tout s’est transformé en une vague déchaînée d’agressivité. Et quand nous nous tenions tous les quatre près du véhicule des premiers secours et que nous demandions aux personnes dans la foule : « Mais qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? », on aurait dit qu’ils ne nous entendaient pas.
Pour parler franchement, nous n’avions pas envie de les frapper : ceux qui étaient en première ligne et nous acculaient, supporters ou pas supporters, c’était de très jeunes gars, pas majeurs. Ça se voyait que c’était des adolescents, en état d’ébriété. Frapper ceux qui étaient les plus vieux ? Provoquer encore plus ? Il fallait que nous protégions les victimes, et puis également que nous nous protégions nous-mêmes. Concernant la tactique générale, l’utilisation des équipements spéciaux, l’apport de renforts, c’est les supérieurs qui décident. Peu de choses dépendent de nous : quand nous faisons la chaîne, c’est la direction qui décide pour nous.
Nous aussi, nous voulons ne pas avoir peur quand nous marchons dans la rue : nous nous sommes rhabillés en civil et nous sommes rentrés chez nous. »
- Lire la deuxième partie : Moscou, 11 décembre 2010 : « Un pour tous, tous… sur un ! »
- Propos publiés dans le magazine Bolchoï Gorod et traduits pour Le Courrier de Russie par Frédéric Bruger
- Photos : Ilia Varlamov
