Cuisiniers poétiques

Fin octobre, la Maison des artistes de Moscou a accueilli le festival Crosscontact. Sa mission : présenter au public les initiatives culturelles qui foisonnent dans les régions russes. Festivals littéraires, graffitis post-soviétiques et vidéos poétiques… Le Courrier de Russie a rencontré des gens sans qui rien de tel ne se serait passé.

Devoir lire les jeunes poètes : le châtiment me paraît cruel. Heureusement qu’il est des gens qui ne partagent pas mon point de vue. Olga Loukinova et Andreï Nosov s’adonnent à cette tâche depuis cinq ans déjà, et n’ont aucune intention de s’arrêter… Depuis 2006, ces deux diplômés de lettres de 22 et 23 ans organisent à Nijniï Novgorod le festival Molodoï literator (« jeune littérateur »), qui réunit des jeunes poètes de la région de la Volga. L’événement a permis à de nombreux auteurs de rencontrer des éditeurs, et Nijniï Novgorod a connu une renaissance de sa communauté littéraire. « Quand nous avons commencé, il n’y avait que quelques personnes en ville qui organisaient des soirées littéraires, et je les connaissais tous, confie Andreï. Aujourd’hui, je reçois chaque semaine des invitations de la part de gens dont le nom m’est inconnu. » Pour convaincre la jeunesse novgorodienne que « lire, c’est très à la mode », Olga et Andreï ont aussi lancé dans la ville le mouvement du bookcrossing¹ et organisé des lectures de poèmes dans un tram qui circule autour du Kremlin… « Des difficultés, on en a eues, mais à chaque étape, nous avons rencontré des gens qui acceptaient de nous aider sans rien demander en échange », explique Olga, enthousiaste. Des amis venaient en masse pour distribuer les invitations, des propriétaires de cafés et cinémas accordaient gracieusement leurs locaux, les maires des villes de la région invitaient Olga et Andreï à donner des conférences dans des bibliothèques et maisons de la culture. « Nous pensions que seules des vieilles viendraient. Mais à chaque fois, les salles étaient remplies de jeunes », témoigne Andreï.

Car aujourd’hui comme par le passé, les bleds russes perdus entre champs et marais regorgent de poètes qui crient leurs sentiments en crachant du sang et de la chair. « Bien sûr, la plupart des gens qui nous envoient leurs travaux écrivent comme si rien ne s’était passé dans la poésie depuis Pouchkine. Ils connaissent très peu les poètes contemporains », observe Olga. Certes, ils sont nombreux à penser que Brodski est encore vivant ou à n’avoir jamais entendu parler de Prigov. Mais peu importe. Exclus du « contexte littéraire », égarés dans le temps et l’espace, ils affirment par leurs balbutiements poétiques la dignité et la valeur humaines. Et Olga et Andreï en sont conscients. « Ce qui nous intéresse, c’est de préparer un terrain où se formeront des génies, pas de regretter leur absence », souligne la jeune femme. Ni elle ni Andreï n’écrivent de poèmes. Ce ne sont pas non plus eux qui jugent la qualité des œuvres qu’on leur soumet pour participation aux festivals. La tâche est confiée à un jury composé de poètes et écrivains de renom, comme Lev Kharlamov ou Zakhar Prilepine. « Nous retirons de grandes satisfactions de notre travail d’organisateurs. Nous ne recherchons pas les lauriers des poètes. À chacun son travail », proclament-ils à l’unisson.

En ce moment, dans leur besace : trois recueils de poèmes de jeunes auteurs de la Volga publiés sur une subvention gagnée auprès des autorités municipales. Au nombre de leurs projets : organiser un festival d’interprètes et un autre de jeunes dramaturges. Je les imagine, tous deux installés sur un toit novgorodien, armés de louches géantes, remuer l’air de leur ville natale pour le rendre plus nourrissant et plus appétissant.

L’envie leur est venue quand ils étaient encore de sages étudiants. Le doyen de la faculté avait lancé un concours du « meilleur projet culturel ». Olga a proposé, avec une copine, un festival poétique, et remporté sa première subvention. Pour l’édition suivante, elles se sont fait aider par Andreï et son ami. Depuis, la copine a fait deux enfants et s’est retirée du jeu. L’ami est parti étudier à Saint-Pétersbourg. Olga et Andreï veillent toujours, près de la marmite où mijote le bouillon culturel nijniï-novgorodien. Pour y ajouter un peu de piment, Andreï prévoit d’ouvrir prochainement, avec une bande de complices, une petite librairie intellectuelle. Olga, de son côté, poursuit à Moscou des études de gestion de projets culturels. « Je ne sais pas où je vivrai dans l’avenir, mais je peux affirmer que tous mes projets futurs prendront place à Nijniï Novgorod », déclare-t-elle catégorique.

En préparant mon interview, j’étais certaine que j’allais devoir affronter deux individus souffrant de graphorrhée. Je les voyais blêmes, leurs yeux ardents. Exaltés comme des professeurs de littérature soviétique et rêveurs comme des hérissons perdus dans le brouillard. Du haut de mon snobisme moscovite, j’étais certaine de devoir faire preuve d’une extrême indulgence face à ces deux provinciaux aux passions douteuses et aux goûts discutables. Mais au cours de nos quatre-vingt-dix minutes d’entretien, mes lèvres n’ont pas une fois retrouvé leur expression ironique habituelle : j’avais devant moi deux commissaires, hautement professionnels, menant leurs opérations d’une main ferme et la tête froide. Ils pourraient aussi bien le faire à Londres ou à Berlin. Par bonheur pour la Russie, ils ont choisi Nijniï Novgorod.

1 Le bookcrossing, autrement appelé BC ou BX, est un phénomène mondial dont le concept est de faire circuler des livres en les « libérant » dans la nature pour qu’ils puissent être retrouvés et lus par d’autres personnes, qui les relâcheront à leur tour.

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