Mikhaïl Khodorkovskiï, incarcéré depuis sept ans pour fraude et actuellement rejugé, a donné, aux côtés de son ex associé Platon Lebedev également écroué, une interview exclusive à Novaïa Gazeta. L’ancienne plus grande fortune de Russie, dont l’insoumission au Kremlin et les ambitions politiques ne sont pas étrangères à sa condamnation, a pu ainsi exposer, à moins de deux ans des prochaines échéances électorales, sa propre vision pour le pays.

Extraits traduits en français pour Le Courrier de Russie.
Quels sont les principaux défis politiques, économiques et sociaux que le président de la Russie devra relever en 2012 ? Combien de temps le système pourra-t-il perdurer sans concurrence politique et économique ? Quel candidat soutiendrez-vous et pensez-vous qu’il y a une possibilité pour une force politique alternative d’émerger ? (…)
Les défis majeurs pour celui qui sera élu en 2012, qui que ce soit, proviendront du fossé qui s’intensifie entre un potentiel qui décline rapidement et des risques grandissant dans une économie toujours à la traîne, ainsi que de la cupidité bureaucratique et des aspirations des électeurs. L’économie russe ne peut pas s’adapter dans le système de gouvernement actuel : inefficace, obsolète et profondément corrompu. La Russie, pour une pléthore de raisons, s’engouffrera dans une nouvelle crise autour de 2015. (…)
Vous voulez mon pronostic ? L’élite ne se réveillera qu’une fois la situation devenue vraiment grave. Toutes les tentatives rapides du président pour arranger les choses seront sabotées. Et il n’aura pas le cran de procéder à des réformes institutionnelles. Tout ceci nous conduira alors à une augmentation des prix, des droits de douane et des charges, au déclin quantitatif et qualitatif des soins médicaux gratuits et des services d’éducation, à l’augmentation de la durée de cotisation pour la retraite, à la dépréciation des aides sociales, et à une capacité de production arriérée et non compétitive.
Quelle est donc la solution ? Voici maintenant cinq ans que votre article Virage à gauche (Leviï povorot) dans lequel vous appeliez à réconcilier la liberté et l’égalité et souteniez que le moyen de s’en sortir, pour la Russie, était de virer politiquement à gauche, a été publié par Vedomosti. Le pensez-vous toujours ? La Russie est-elle encore menacée par le danger de voir des nationalistes, plutôt que des personnes de gauche, prendre le pouvoir dans le contexte maussade que vous venez d’exposer ?
Dans Virage à gauche, j’ai écrit qu’à ce stade, la tendance vers la gauche, au sens le plus large du terme, est un objectif en cours pour la Russie et pour le reste du monde, et les forces politiques qui souhaitent conserver leur influence doivent donc en tenir compte. Cette tendance inclut les mouvements environnementaux et la demande d’une plus grande égalité sociale, exprimée notamment dans la protestation contre des privilèges tels que les gyrophares bleus dont sont équipés les véhicules de l’État.
Le sentiment nationaliste est inévitable lorsque l’on construit un État national, et nous devons, une fois de plus, décider s’il nous faut créer un Empire ou un État national. Il faudra trancher cette question. Mais le travail des idéologues, de l’intelligentsia et de l’élite dans son ensemble n’est pas uniquement de faire le bon choix, mais aussi de canaliser de telles tendances et de tels sentiments dans un programme véritablement patriotique et positif. Il ne s’agit pas d’expliquer à quel point nous adorons la Russie, et surtout pas de renvoyer à coups de pied et humilier ceux que nous avons invités à travailler dans nos villes, bien que nous l’ayons fait par paresse et par stupidité. Nous pourrions, par exemple, transformer cette énergie pour intégrer infrastructurellement et culturellement l’immense territoire de la Russie, de Vladivostok et Sakhalin à Pskov et Kaliningrad, pour réprimer les abus d’alcool et de drogue, la négligence infantile et adolescente, ou encore le bizutage et le harcèlement au sein de l’armée. Un certain nombre de problèmes doivent être résolus afin que notre pays et le peuple russe puissent connaître un avenir décent, afin que les autres nations nous envient et souhaitent venir vivre ici plutôt que de nous mépriser en silence, et pour que nous nous sentions unis, en tant que nation, plutôt que de n’être que de simples voisins partageant un dortoir crasseux que nous avons nous mêmes souillé.
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- Extraits sélectionnés et traduits par Guillaume Clément Marchal
