« Personne ne ressortait de la chaudière… »

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« Elle se rendormit, et moi je me réveillai pour de bon. Saloperie de gueule de bois. Saloperie de vieillesse. C’est lorsqu’on s’éveille après une cuite ou que l’on sent approcher la vieillesse que l’on prend conscience avec acuité de ce que l’on n’a pas fait et pourtant une force inconnue nous pousse hors du lit, nous fait tourner en bourrique, nous torture avec ses reproches : réfléchis, repens-toi, mérite le sursis…

Je ne me sens pas encore vieux, mais réfléchir me fait mal : mal au crâne, mal au cœur. Et l’air me manque.

La jeune femme aimée dormait à côté de moi et son souffle était bruyant, entrecoupé de sifflements. Les végétations, sûrement. Plâtrier. Pourquoi ? Où l’avais-je pêchée ? Elle sentait l’épicerie de village : cuir, savon couleur de fraise, parfum Carmen et hareng. Elle marmonna quelque chose dans son sommeil, se tourna sur le côté, posa sur moi sa cuisse grasse et ferme et, sans se réveiller, commença à me caresser. Elle en voulait encore.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, il me sembla qu’elle avait un œil de verre. La cataracte, peut-être.

Mon Dieu, qu’est-ce qu’il m’avait pris ?

( …)

Dans le bureau voisin, un célèbre pilote entrecoupait son silence résigné de quelques aveux modérés. Son nom était quelque chose comme Kaki-naki ou Nate-kaki. Un pilote d’essai, un héros. La saison est bonne pour les pilotes. Ah, sacrés pilotes ! Quelle loi étrange : plus le bonhomme est courageux, là-haut, en liberté, et plus il vole vite, plus il est abattu une fois arrivé chez nous et plus vite il accepte son nouveau rôle, si amer et si inhabituel pour eux.

Les paysans tenaient le coup. C’est un peuple à part, aujourd’hui presque entièrement disparu. Comme les Babyloniens ou les Egyptiens de l’Antiquité. Comme ils n’avaient jamais volé, ils ne pouvaient pas tomber de haut. Ils souffraient avec dignité et mouraient placidement. Et impassiblement.

(…)

J’étais descendu prendre mon quart dans la chambre des machines juste après la guerre et je n’avais pas assisté à ces branle-bas périodiques quand, en même temps que le charbon quotidien des petites gens, on jetait dans le feu une fournée de dissidents de la Révolution, des paysans révoltés, des généraux, des hauts fonctionnaires, des académiciens –c’est ainsi qu’enflaient les vagues successives de haine populaire, de tout l’équipage indigné par tous ceux qui tentaient d’empêcher d’avancer vers le Bonheur, déjà si proche, juste derrière l’horizon, derrière la ligne imaginaire qui sépare la vie de la mort.

Je compris vite que mes frères, les chauffeurs, étaient si occupés à ajouter du charbon humain qu’un détail important et triste leur avait échappé : chaque équipe de chauffeurs qui travaillait lors du branle-bas de combat, par distraction, par bêtise ou obéissant à un ordre mystérieux, en même temps que la nouvelle portion de combustible, enfournait avec application la précédente équipe de chauffeurs, fatiguée et méritante. (…) ils étaient tous persuadés que l’équipe précédente était la dernière qu’on envoyait au feu avec le reste du combustible. Ils espéraient que, dorénavant, les chauff eurs méritants, après avoir bien travaillé à remplir les chaudières de combustible, remonteraient pour commander, vivre et se reposer dignement. Mais personne ne remonterait, personne ne ressortait de la chaudière : on l’avait conçue pour cela. »

Nous tenons à féliciter le gagnant de la dernière enigma, Eric Chevy, qui a trouvé le premier la réponse : Céline.

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