Au retour d’un voyage de quinze jours à l’autre bout de la planète, Moscou ressemble à l’appartement de mon enfance, exploré dans ses moindres recoins, familier à l’ennui et sûr comme la jupe de ma mère. Chaque fois que je remets les pieds sur le sol moscovite, je sais immédiatement que sur ses 877 km², je suis exempte de tout danger. Ici, pour moi, aucun événement imprévu, ni fâcheux ni heureux. De toutes les capitales du monde, Moscou doit certainement être la plus près du noyau planétaire. Enfoncée dans la croûte terrestre, elle résiste à toute tentative de la quitter, même de façon temporaire et avec la promesse ferme de revenir. Chaque fois que je commence à me démener pour m’organiser une semaine de vacances loin de Russie, je sens la terre se liquéfier sous mes pieds et se transformer en marais troublants. Ils m’enveloppent de leurs eaux épaisses et me tirent vers leurs fonds vaseux et douillets… Il faut faire des efforts considérables pour ne pas sombrer dans ces abîmes bienveillants. Presque aussi importants que ceux qu’exigeait, à l’époque, le fait de quitter la maison paternelle. Car ici, le cordon ombilical entre la mère et son enfant ne se rompt pas une fois pour toutes. La déchirure est répétée à chaque « au revoir » prononcé dans un récepteur… Et, toujours, on retrouve du sang et des morceaux de chair accrochés aux fils téléphoniques.

Moscou est possessive et jalouse. Ses enfants étouffent dans des chambres surchauffées, soumis à une surveillance oppressante. Mais, une fois partis, ils tombent dans une nostalgie pathétique. Innombrables sont les Russes qui, bien installés dans de petits pays européens, confortables comme des fauteuils d’Eurostar, rédigent des missives à l’adresse de l’humanité exaltant la patrie abandonnée. Importune et envahissante, on ne se souvient, de loin, que de la force de ses étreintes fougueuses, oubliant le mal que l’on s’est donné pour en sortir indemne.

Moscou tient plus que tout à être, pour sa progéniture, un endroit, sinon unique, du moins irremplaçable. Elle lui offre en échange un sentiment intense d’exclusivité qui devient la cause de ses plus vives joies et de ses plus grandes déceptions. Persuadés d’être « sans pareil » et promis à un « destin exceptionnel », les enfants de Moscou, à l’abri dans leur demeure, construisent avec ardeur un monde « alternatif », mais se sentent profondément déboussolés dans la foule anonyme d’une cité européenne, où chacun s’appelle Monsieur Tout le Monde. Envolées les traces de leur assurance d’antan : ce sont des enfants trompés dans leurs rêves les plus beaux qui, comme un animal apeuré, deviennent facilement agressifs…

C’est probablement pour cela que les écrivains russes ne créent leurs œuvres massives que sous l’aile protectrice de la ville natale, dans l’ambiance suffocante de la maison paternelle. C’est là qu’ils ressentent leur « singularité », indispensable à quiconque a horreur d’être comme les autres… On a connu la ribambelle d’écrivains russes émigrés, tous pourtant issus de la première génération. Fils reniés et mis à la porte, ils ont vu la mère patrie se transformer en cochon vorace prêt à les dévorer sans pitié. Rupture du cordon impensable qu’ils ont passé leur vie, exilés de l’autre côté des Alpes, à analyser. Leurs enfants, bien que russophones, en étaient déjà incapables… Bref, le jour où je déciderai d’écrire mon roman russe, je le ferai dans l’appartement de mes parents, dans ma chambre d’enfant au tapis brûlé par les expériences culinaires de ma sœur et où ma mère viendra me déranger en permanence.

  • Inna Doulkina
  • En photo : Monument aux étudiants participant à un projet de stroïotrad (Université de Moscou)