Le sarrasin, qui finit le plus souvent dans l’assiette du consommateur russe sous le nom plus familier de « kacha », élément aussi cardinal du quotidien des Russes que le sont le pain pour les Français et les pâtes pour les Italiens, a brutalement disparu des rayons des chaînes de magasins d’alimentation de la capitale, de Saint-Pétersbourg, de Samara, et de dizaines d’autres villes russes.

Le prix de gros du sarrasin a en effet plus que doublé en 4 mois, et les détaillants, qui se sont vus proposer par leurs fournisseurs un nouveau relèvement des prix de vente allant de 60% à 100% à la mi-août, ont fini par baisser les bras. Pour Andreï Sizov, directeur exécutif du centre d’analyses du marché agraire SovEkon, l’effet est purement mécanique : « La raison principale de la disparition du sarrasin tient au fait que l’on devrait avoir une mauvaise récolte pour la 2e année consécutive en 2010. En 2009, la production a été de 600 000 tonnes, contre 1 million les années précédentes. En 2010, elle devrait être inférieure à un demi-million. C’est ce qui explique la rapide grimpée des prix observée, de 100% courant août pour le prix de gros. Sachant que les prix de gros ont déjà augmenté en moyenne de 100% depuis le début de l’année, et les prix au détail de 60% seulement, il y a de plus une marge de progression de l’inflation non négligeable. »

Spéculations

Il n’en est pas moins vrai que la restriction brutale opérée par les détaillants a provoqué un véritable mouvement de panique du côté des consommateurs, qui ont éclusé les fonds de rayon à la hâte, créant un effet de pénurie digne de la plus haute époque soviétique. Pour les analystes de l’agence d’information CredInform, « la formation de cette demande spéculative résulte d’une accumulation de facteurs dont les principaux sont : le bas niveau de la récolte de l’année dernière, auquel s’ajoute l’amputation de 20 à 30% de la récolte de cette année causée par la sécheresse hors norme qu’a connue la Russie ; l’augmentation des prix imposée par les fabricants de produits élaborés à partir du sarrasin et le refus opposé par les détaillants ; enfin, les déclarations à la presse faites par les représentants des négociants et les informations communiquées sur les problèmes rencontrés par le secteur agricole ».

Aleksandr Korbout, vice-président de l’Union céréalière russe (RZC), est convaincu quant à lui que le ressort principal est psychologique : « On a affaire à une situation classique où la panique suscitée du côté des consommateurs a littéralement abouti à balayer la marchandise des rayons des magasins, bien qu’il soit pour le moins difficile de parler d’une quelconque pénurie aujourd’hui. Certes, la récolte de l’année en cours sera inférieure à la précédente, mais c’est encore le sarrasin de l’année dernière qu’on écoule, et les réserves sont de 50 000 tonnes. » Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître que le comportement « infondé » des consommateurs dans les conditions actuelles – héritage, selon lui, de l’ère soviétique de l’économie de pénurie – pourrait ne plus l’être demain : « Si la hausse des prix est aujourd’hui artificiellement entretenue par le caractère spéculatif de la demande, la diminution des ressources conduira tôt ou tard à une hausse réelle. »

Spéculation aujourd’hui, réalité demain ? « Il faut relativiser l’ampleur du problème, quand on sait que les dépenses en sarrasin, riz, et autres types de gruaux ne représentent pas plus de 2% des dépenses alimentaires des ménages russes, assure Sizov. Les consommateurs vont sans doute élire le riz comme denrée de substitution. Or la récolte 2010 a été bonne et, si elle ne suffit pas, le complément peut être importé sans difficultés. »