Effet cumulé de la sécheresse et des incendies, seraient aujourd’hui à craindre en Russie deux grands fléaux de ce début de XXIe siècle : la pénurie et l’inflation alimentaires, qui pourraient affecter toute une série de denrées de première nécessité. Il n’empêche que la décision expéditive prise par le Premier ministre le 5 août pour les combattre a, une fois encore, surpris tout le monde : le décret sur l’embargo total sur les céréales (blé, orge, seigle, maïs) jusqu’à la fin de l’année 2010 n’entrait en vigueur que 10 jours plus tard, soit le 15 août. L’embargo pourrait être levé avant le terme fixé si l’état des récoltes venait à s’améliorer (selon Medvedev), ou à l’inverse être prolongé dans le cas contraire (selon Poutine). Le premier vice-Premier ministre russe Victor Zoubkov, pour calmer les esprits, a fait savoir quant à lui que la mesure était définitive, et qu’aucun changement ultérieur n’interviendrait. Le Courrier de Russie a cherché à savoir, en s’adressant aux acteurs et experts du secteur, si une mesure si radicale était bien indispensable et à quoi il faut s’attendre dans l’avenir proche.

Comment ?
En tout état de cause, la mesure elle-même fait l’unanimité, seules les modalités d’application – délai, durée, ampleur – faisant débat aussi bien chez les acteurs que chez les observateurs du marché. Pour Andreï Sizov, directeur exécutif du centre d’analyses du marché agraire SovEkon, « la mesure n’est ni bonne, ni mauvaise, mais exigée par la situation ». Aleksandr Korbout, vice-président de l’Union céréalière russe (RZC), ajoute qu’« il est évident que cette mesure sera efficace sur le marché intérieur du point de vue de l’objectif de conservation des ressources dans le pays et d’approvisionnement des consommateurs ».
Du côté des effets indésirables, Sizov pointe le « caractère imprévisible des mouvements des autorités ». « Il aurait en effet été souhaitable d’annoncer la mesure à l’avance, mais malheureusement cela ne marche pas comme ça en Russie. » Les déclarations contradictoires émises par les membres du gouvernement depuis le début août aggravent l’incertitude engendrée du côté des producteurs de céréales : « Au début août, continue-t-il, Elena Skrynnik, notre ministre de l’Agriculture, a déclaré que le gouvernement utiliserait son fonds d’intervention par le biais d’enchères qui devaient commencer le 4 août, mais depuis on n’a rien vu venir. Puis Vladimir Poutine a affirmé que les interventions gouvernementales ne passeraient pas par des enchères, mais prendraient la forme d’une distribution aux régions déficitaires. » Dernier problème, pointé par Korbout, la radicalité de la décision : « il aurait été préférable que la mesure soit introduite de manière plus progressive, pour que les exportateurs puissent remplir leurs obligations contractuelles ». Mais tout cela était-il compatible avec les objectifs poursuivis par le gouvernement russe ?
Combien ?
L’objectif prioritaire a été en effet clairement énoncé : assurer la sécurité alimentaire du pays. Or d’après l’Union céréalière russe elle-même, le PNB du secteur agricole devrait être de 9% inférieur en 2010 au niveau atteint en 2009. L’institut SovEkon estime quant à lui que la production nationale de céréales en 2010 devrait tomber à 60 millions de tonnes, soit 37 de moins qu’en 2010, dont 41,5 pour le blé contre 62 l’année précédente, et 9 d’orge contre 18. Les experts de l’agence CredInform représentés par le directeur du département d’analyse Valeriï Skobelev, qui jugent la mesure « juste et opportune » au regard des objectifs poursuivis, proposent quant à eux l’équation suivante : « En lien avec la sécheresse exceptionnelle et les incendies, le ministère de l’Economie et du Développement a dû réviser à la baisse ses pronostics sur la récolte 2010 à 60-65 millions de tonnes, soit 35 à 40% de moins que l’année dernière. Or la consommation de céréales dans la seule Russie est estimée à près de 75 millions de tonnes. L’excédent de l’année 2009 est d’environ 23 millions de tonnes, et le fonds d’intervention gouvernemental en dispose d’un peu plus de 9. On le voit, l’exportation d’une partie de la production à l’étranger engendrerait automatiquement une pénurie de céréales en Russie. Cela conduirait dans tous les cas à une poussée supplémentaire à la hausse non pas seulement des prix du blé, mais d’autres produits, ce qui induirait une spirale inflationniste, évidemment inacceptable. » Selon Sizov, le contrôle de la balance offre-demande en matière de produits céréaliers reste l’objectif n° 1, et de ce point de vue en effet « il y avait un risque d’affronter une pénurie de céréales en raison du rythme de croissance des exportations observé en début d’année ». Sans embargo, donc, point de salut.
Au total, l’ensemble des analystes interrogés s’accordent à dire que la sécurité alimentaire du pays est garantie aujourd’hui, quitte à ce que la Russie redevienne, pour la première fois depuis 7 ans, un importateur net de céréales (le besoin estimé est aujourd’hui de 6,5 millions de tonnes, compte tenu du fait qu’une partie des réserves disponibles doit être conservée en vue de l’année suivante). Ce sera moins vrai en 2011. Sizov souligne à cet égard que c’est non seulement la récolte actuelle, mais aussi la prochaine qui a été touchée par la sécheresse : « Les fermiers sont déjà en retard sur le calendrier pour un ensemencement optimal dans cultures d’hiver, or le sol est toujours sec dans certaines régions. Certains fermiers prévoient de planter plus tard, tandis que d’autres font le pari de planter dans des sols secs, et prient pour l’arrivée de la pluie. Le risque qui pèse sur la prochaine récolte d’hiver est donc élevé. Or celle-ci représente près de la moitié de la production nationale de céréales. »
Quant aux risques de pénurie qui subsistent à court terme, ils seraient plutôt liés, selon l’Union céréalière russe et CredInform, aux réactions d’anticipation excessives de la population : « Il y a un risque, mais il est lié, non à l’insuffisance de certains produits alimentaires en Russie [blé, sarrasin, farine, pain, pâtes, lait, viande], mais au caractère émotionnel de la réception des informations concernant les problèmes que rencontre le secteur agricole, ce que montre la situation classique qui a surgi dans le cas du sarrasin, estime Korbout. »

A quel prix ?
La lutte contre l’inflation alimentaire est le second objectif dans l’agenda gouvernemental, et peut-être le plus difficile à atteindre. L’annonce de l’embargo aurait engendré à court terme, au mois d’août, une baisse des prix de gros de 10% en moyenne sur les produits concernés. Sizov conteste cependant ces chiffres communiqués par une partie de la presse russe : la baisse serait plus proche de 5%. Pour analyser les tendances à l’inflation, remarque-t-il, il ne faut pas regarder seulement les chiffres bruts, mais d’abord les stocks et les ratios au niveau de la balance offre-demande. « Les stocks finaux [réserves nettes, déduction faite des quantités requises pour combler le déficit, ndlr] sont faibles cette saison, avec 6 à 7 millions de tonnes seulement, ce qui représente moins de 10% de la consommation domestique. Il en résulte un potentiel de hausse des prix de 30 à 40% par rapport au niveau actuel, dont le rythme de progression dépendra notamment de la manière dont le gouvernement va utiliser le fonds d’intervention. S’il vend ses stocks dans les 2 mois qui viennent, les prix vont baisser, mais les stocks seront faibles en fin de saison, ce qui engendrera une nouvelle hausse des prix dans un deuxième temps. » Pour CredInform, « les prix vont augmenter dans tous les cas après la fin de l’embargo. L’augmentation des prix de pratiquement tous les produits alimentaires déjà constatée, jusqu’à 100% pour certaines catégories, a conduit les experts à réviser leurs pronostics en matière d’inflation pour l’année 2010, qui sont passés de 6-7% (prévisions gouvernementales en début d’année) à 8-9% (en fin d’année). »
Que va-t-on concrètement observer dans les mois, voire l’année à venir ? Tous les analystes tiennent que le prix du blé est un facteur-clé pour l’ensemble du secteur alimentaire, sans compter qu’il n’est pas le seul en cause, compte tenu d’autres types de dégâts occasionnés par la sécheresse, qui affectent notamment les pâturages. « Le prix de gros de la farine a déjà connu un renchérissement de 80% depuis la fin juin, au même rythme que l’évolution du prix du blé, précise Sizov. Quant aux prix au détail, ils augmentent également et devraient continuer à le faire, à un rythme de 15 à 20% par an. Le prix du lait a déjà augmenté, alors qu’il diminue habituellement au printemps et en été, en raison de l’état des pâturages. » La viande fera-t-elle exception à ce mouvement haussier ? On entend dire que le renchérissement du prix des céréales destinées au bétail devrait contraindre une partie des éleveurs à abattre des bêtes, ce qui devrait induire à court terme une baisse des prix en raison de l’abondance de l’offre. « Je pense que ce phénomène ne va toucher que certaines régions, et que l’effet ne sera pas sensible au niveau national, continue Sizov. Les autorités locales vont soutenir les fermiers. Et sur le long terme, il est très probable que les prix vont monter. Dans le secteur de l’élevage porcin, le prix des aliments représente près de 70% du coût total, et les céréales sont le composant principal. C’est le porc, le bœuf et le veau qui seront le plus touchés. »
La généralisation de l’inflation sur les produits alimentaires semble inévitable. « Elle devrait atteindre d’après nos estimations un rythme de 10 à 13% en taux annuel sur la dernière partie de l’année 2010, contre 6% en 2009, avance encore Sizov. Mais il faut savoir qu’elle était supérieure, soit 16 à 17%, en 2007 et 2008. » Ce recul relatif s’explique facilement quand on sait que les prix au détail dépendent du taux d’inflation global et non seulement sectoriel : « Les prix en magasin ne reflètent pas seulement celui des matières premières contenues dans les produits, mais aussi les coûts en matière de logistique, de marketing, etc., qui affectent la marge du détaillant. Comme le niveau de l’indice des prix à la consommation a baissé en 2010, on peut espérer que l’inflation alimentaire au niveau des prix de gros ne va pas affecter les prix au détail au même rythme. »
La situation, compte tenu de l’embargo, n’est pas si dramatique qu’il y paraît, concluent les analystes. « L’inflation alimentaire que nous connaissons actuellement n’est pas si exceptionnelle que cela, conclut Sizov. Certes, les plus pauvres vont être contraints de réduire de façon substantielle leur consommation de viande. L’année dernière déjà, en raison de la stagnation du revenu moyen des ménages, le renchérissement du prix de la viande s’était traduit par une stagnation de la consommation. Mais cette année, le recul sera sans doute faible, car le revenu s’est remis à augmenter, de 5% environ. »
Plus de peur que de mal, alors ? Oui, si l’on s’attache au seul marché intérieur. L’avenir de la Russie sur le marché mondial, quant à lui, est désormais plus qu’incertain.
- Simon Roblin
