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Enigma

« Cesse de me fixer avec tes yeux aveugles »

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Indice biographique : auteur russe plus connu pour son œuvre en prose que poétique.

Poèmes :

À la liberté

Lentement tu t’en vas par les rues insomniaques ;
sur ton front attristé le rayon s’est éteint
qui conviait à l’amour, aux lumineux sommets.
À ta main frissonne un flambeau consumé.

Traînant parmi les mort ton aile fracassée,
et te voilant les yeux d’un coude ensanglanté
à nouveau tu t’éloignes, à nouveau abusée,
derrière toi, hélas, se referme la nuit.

Le blason

À peine évanouie ma terre natale,
dans l’ombre salée souffla l’alizé,
comme une épée de diamants dévoile
derrière les nues le gouffre étoilé.

Ma peine et mes ressouvenances
je fais serment de les garder, royal,
depuis que d’exil je porte les armes :
sur champ de sable une épée d’étoiles.

L’exécution

Il est des nuits : sitôt couché,
vers la Russie mon lit dérive,
on me mène dans un ravin,
dans un ravin, pour me tuer.

Je m’éveille. Le noir. Sur la chaise où je pose
ma montre avec les allumettes,
comme la gueule d’un fusil
je vois braqué sur moi le cadran lumineux.

Couvrant de mes deux bras mon torse
(le coup va partir à l’instant !),
je ne peux pas détourner les yeux
de ce disque de clarté pâle.

Mais le tic-tac de la montre
effleure ma conscience obscure :
je retrouve l’abri protecteur,
l’ici du bienheureux exil.

Pourtant que tu voudrais, mon coeur,
que le réel soit celui-là :
la Russie, les fusils, les étoiles,
le ravin fleuri d’aubépine.

À la Russie

Oh, laisse-moi – je t’en supplie !
Le soir fait peur, la vie se tait.
Je suis sans force. Je me meurs
sous l’aveugle assaut de tes vagues.

Celui qui librement a quitté sa patrie
est libre d’aller la pleurer sur des monts.
Mais moi je suis au fond de la vallée,
qu’on se garde de m’approcher de trop près.

Je suis prêt à vivre caché à jamais,
à vivre sans nom, je suis prêt,
pour ne pas te croiser même en rêve,
à renoncer aux rêves à tout jamais ;

à vivre mutilé, exsangue,
à ignorer mes livres les plus chers
prêt à troquer pour un parler quelconque
ma langue natale : tout ce que j’ai.

Mais toi, Russie, cesse, à travers les larmes,
à travers l’herbe de deux tombes veuves,
à travers le bouleau dont tremblent les ocelles
à travers tout ce que fut mon enfance,

Cesse de me fixer avec tes yeux aveugles,
tes yeux si chers, aie pitié de mon âme,
ne viens pas fourrager dans la fosse à charbon,
à tâtons n’y cherche pas ma vie !

Car des ans ont passé et des siècles,
personne – il est trop tard ! – ne devra plus répondre
du chagrin, des tourments, de la honte,
plus personne n’attend de pardon.

Quel forfait ai-je commis…

Quel forfait ai-je commis, et suis-je
ce criminel, ce corrupteur ?
Moi qui ai fait rêver tout un monde
à ma pauvre petite fille ?

oh, je le sais, les gens ont peur de moi,
mes pareils, les sorciers, on les brûle,
et comme le poison au creux de l’émeraude,
mon art est de ceux-là qui tuent.

Pourtant (c’est drôle), en fin de paragraphe,
malgré le siècle est malgré le censeur,
on verra frémir sur ma main de pierre
l’ombre d’un arbre de Russie.

Nous tenons à féliciter Yves Bardon pour avoir trouvé la dernière enigma : Nina Berberova