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Politique

Vladimir Poutine : « Parole de membre du parti ! »

Au cours d’un trajet sur l’autoroute Khabarovsk-Tchita, le chef du gouvernement russe Vladimir Poutine, au volant de sa Lada Kalina Sport, s’est entretenu avec le correspondant spécial de l’édition Kommersant, Andreï Kolesnikov.

– Dites, est-il plus difficile de s’occuper de politique ou d’économie ?

– Vous savez, si l’on s’y met correctement, même s’occuper de jardinage peut être passionnant. Les gens me disent : votre pays est immense, ça doit être difficile… Mais personnellement, je suis certain que ça ne fait aucune différence. Quand je travaillais à Saint-Pétersbourg, ville de cinq millions d’habitants, je travaillais du matin jusque tard le soir, tous les jours, et ce n’était, de loin, pas plus facile. En fait, plus la tâche est concrète, plus c’est difficile. Parce que les résultats – ou leur absence – sont immédiats. Pour répondre à votre question de façon plus globale, les décisions prises au niveau politique ont des conséquences sur tous les aspects de la vie, elles touchent à absolument tous les domaines. De fait, les décisions politiques impliquent une plus grande responsabilité. D’ailleurs, il est possible de corriger, par la suite, une décision économique. Pour les décisions politiques, c’est plus difficile.

– Il y a donc certaines choses que vous auriez aimé corriger ?

– Non ! (…)

– Disons que vous savez que des erreurs ont été commises, mais que vous ne voulez simplement pas le reconnaître.

– Eh bien… Sans doute aurait-on pu faire certaines choses de façon plus précise, plus efficace ou plus sage. Mais dans l’ensemble… Vous savez, la question des « erreurs », du point de vue du choix de développement, du choix de la façon de régler les problèmes… est peut-être une des questions les plus essentielles de notre existence. C’est une question qui est à l’origine de pratiquement tout le reste, qui a des liens directs avec ce qu’il y de plus basique. Je m’explique : au cours des années précédentes, on nous a maintes fois reproché de faire les grippe-sous, d’envoyer trop d’argent dans les réserves, autant dans les réserves en or qu’à la Banque centrale, d’autant que nous avons ensuite créé en sus une banque de réserves étatiques. Mais pourquoi faites-vous cela, nous demandait-on, il faut développer les infrastructures, le secteur de l’économie réelle, le système bancaire… Donnez de l’argent à ces gens-là, que diable, distribuez le pactole ! Nous avons distribué ce que nous considérions comme nécessaire, sous forme de subventions ou autres. Nous avons lancé des projets nationaux. Mais déjà, nous avions en tête le risque de crises à l’échelle mondiale, et nous savions que l’on aurait besoin de réserves. Et j’en arrive à l’essentiel : il ne faut pas injecter des fonds dans l’économie d’un pays dont les secteurs de l’économie réelle ne sont pas développés ! Et c’est une erreur de récupérer tout le surplus du secteur du pétrole et du gaz pour l’injecter dans l’économie ! Cela ne conduit qu’à l’inflation. Cela ne vient que gonfler les secteurs de l’économie tournés vers l’export et non vers la demande intérieure. La Banque centrale et l’ensemble des ministères en charge des questions économiques ont tenté d’agir de façon raisonnée, mais, visiblement, pas assez. Et nous avons assisté, dans notre pays, au développement des secteurs de l’économie orientés vers l’extérieur, au détriment de la demande intérieure. (…)

– Donc vous, vous voyez la lumière là où personne ne la voit ?

– Précisément ! Tout ce que nous faisons me persuade que nous sommes sur la bonne voie. Bien sûr, nous ne pouvions pas ne pas prendre en compte le réel. Tout notre système économique s’est développé sous l’URSS. Notre système social, notre économie ont commencé à s’effondrer parce qu’ils étaient basés sur une production en milieu fermé. Derrière le rideau de fer, on ne consommait que ce qui était produit, quelle qu’en soit la qualité. Nous avons, au fond, une économie de période de transition, et cette économie de transition est servie par un système politique de transition. Au fur et à mesure que notre économie deviendra plus mûre et plus efficace, nous devrons nous doter, nécessairement, d’autres moyens de régulation politique.

– J’ai l’impression que vous voyez et que vous prenez en compte, sur cette voie, de nombreux « dangers » qui n’existent en réalité que dans votre imagination… Prenez cette histoire avec Iouri Chevtchouk. Vous étiez venu participer à un congrès sur les oeuvres de charité et, pour à peu près tout le monde, l’événement reste dans les mémoires comme LA rencontre avec Chevtchouk.

– Et quoi ? On m’a dit que c’était un chanteur. Bon. Vous m’envoyez ravi.

– C’est pour ça que vous lui avez demandé de se présenter ? Quoi, vous ne saviez réellement pas qu’il était chanteur ?

– Eh bien, je ne connaissais ni son nom si son prénom. Qu’y a-t-il de si extraordinaire à cela ?

– Vous avez vécu à Saint-Pétersbourg et vous ne saviez pas qui était Chevtchouk ? Comment une chose pareille est-elle possible ?

– Mais non, je ne le connaissais pas. Ce n’est pas ce qui manque, à Saint-Pétersbourg, les gens talentueux… Et M. Chevtchouk en fait partie. Ensuite, on m’a aussi précisé, je me souviens, qu’il était proche de l’opposition. Eh bien, mais c’est remarquable ! Grâce à Dieu, dans notre pays, les gens disent et font ce qu’il veulent. Je n’ai jamais cherché à polémiquer avec lui. (…) Et puis, entre nous, je ne trouve vraiment pas qu’il se soit agi de l’événement du siècle. C’était une simple conversation, parfaitement ordinaire. Beaucoup de questions ont été posées, que l’on a ensuite voulu faire passer comme des questions gênantes. Mais je ne vois pas ce qu’elles avaient de gênant, et je ne le vois toujours pas. Il m’a demandé : vont-ils ou non disperser…

– La marche de ceux qui ne sont pas d’accord ?

– Oui. Dites-moi une chose : tous les membres de l’opposition, dans notre pays, réclament un État de droit. Mais qu’est-ce que c’est qu’un État de droit ? Cela implique l’observation de la législation en vigueur. Que dit la législation sur la marche ? Il faut une autorisation des autorités locales. Vous l’avez ? Manifestez. Vous ne l’avez pas, vous n’en avez pas le droit. Vous descendez dans la rue sans en avoir le droit : vous recevez des coups de matraque sur la tête, et puis c’est tout !

– Ah, c’est comme ça ! On se place sur le plan du droit ? Très bien. La place Trioumfalnaïa est fermée pour cause de travaux, mais aucune documentation n’est disponible sur ces travaux…

– Écoutez, faites-moi confiance. Je vous parle le plus sincèrement du monde, parole de membre du parti ! Je ne savais pas qui était Chevtchouk, pas plus que je ne savais que l’opposition se réunissait sur la place Trioumfalnaïa, euh… régulièrement. Eh oui : tout ceci n’est simplement jamais arrivé jusqu’à moi. Bon, ils ont manifesté sur la place Trioumfalnaïa, très bien, ils ont été dispersés. Je pose la question : pourquoi les a-t-on dispersés ? Mais parce qu’une autorisation leur a été donnée pour un lieu précis, et qu’ils se sont réunis ailleurs. De nouveau, je demande : pourquoi sont-ils allés ailleurs ? Et, pour tout dire, je ne parviens  toujours pas à comprendre. On les aurait laissés faire. Ils ont quelque chose à dire, non ? Ils veulent critiquer le pouvoir, n’est-ce pas ? Prenez Londres. Il y a un lieu autorisé pour les manifestations. Là où ce n’est pas autorisé, matraque. C’était interdit, tu es venu quand même ? Tiens, matraque ! Et personne ne s’offusque. Si l’objectif est d’exprimer un point de vue, il faut s’y prendre autrement. Inviter deux ou trois journaux, de l’Ouest, de l’Est et de Russie : on a réuni tout le monde, touché tout le monde, c’est fait, drapeau pirate en étendard, ils disent, je n’en sais rien, moi, ce qu’ils ont à dire : « Vous, le pouvoir, vous devez faire ceci et cela et, tant que nous n’aurons pas ce que nous voulons, nous vous critiquerons ». Parce que ce qu’il y a de bien, avec le monde moderne, c’est que vous pouvez vous exprimer dans un coin au fond des toilettes publiques, tout le monde vous entendra parce qu’il y a des caméras absolument partout. Ils auraient dit ce qu’ils avaient sur le cœur, dans les règles, en piaffant des sabots, et hop, ils seraient repartis vers de nouvelles aventures ! Mais là, l’objectif est tout autre ! Il s’agit uniquement de ne pas respecter la loi, de dire, nous voulons un État de droit, mais nous, nous pouvons faire tout ce que nous voulons, et nous allons vous provoquer, pour que vous nous matraquiez. Et, recouverts de peinture rouge, nous nous offusquerons de la conduite indigne d’un pouvoir anti-populaire ! Car si l’objectif est de s’adresser à la société, russe et mondiale, il n’y a aucune raison de faire de la provocation et d’enfreindre la loi. (…) Je vois bien où vous voulez en venir. S’il s’agit d’obtenir du pouvoir qu’il fasse des compromis, et s’il en fait, ils trouveront de nouveaux prétextes à la provocation. C’est ça, l’histoire. Et c’est un cercle sans fin.

– Toutes les données sociologiques indiquent que vous et le président chutez dans les sondages. Ressentez-vous personnellement ce phénomène ?

– Non !

– Je ne sais pas, peut-être vous dit-on moins bonjour, vous téléphone-t-on moins souvent…

– Non ! Vous savez, je ne fais pas réellement attention à ces chiffres. Bon, ils s’agitent, mais enfin, c’est la crise tout de même, beaucoup de gens traversent des moments difficiles. Et je les comprends. Nous faisons beaucoup, mais cela ne touche pas tout le monde. Bien sûr, je peux aller voir quelqu’un et lui dire : nous avons fait ceci et cela, mais lui, s’il n’en a pas ressenti personnellement les effets, il me dira : va te faire… Et si ça ne touche pas tout le monde, c’est que je travaille mal. Qu’est-ce que je peux dire ? Une seule chose : cette personne aura raison de m’envoyer balader. (…)

– Comment considérez-vous les journalistes ? Comme un mal nécessaire, soit toujours auprès de vous, soit qui parle de vous en permanence ?

– Les journalistes sont tous différents les uns des autres. Mais si vous voulez dire que le journalisme politique est, par définition, dans l’opposition au pouvoir, je dirais qu’il faut le considérer comme une douleur : c’est désagréable, mais c’est nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme.

– Dans ce cas-là, je vais vous causer une nouvelle douleur…

– Allez-y.

– Vous vous souvenez, dans le livre De la première personne, vous racontiez comment, encore adolescent, vous avez acculé un rat dans le coin d’un hall d’immeuble, sous l’escalier ?

– Oui, oui, c’est ça ! Et ensuite, il s’est jeté sur moi. C’est à peine si je ne me suis pas enfui en courant.

– Et, après cela, vous avez compris qu’il ne fallait jamais acculer personne dans un coin.

– Et je m’en suis parfaitement souvenu. Toute ma vie.

– Dans ce cas-là, pourquoi donc avez-vous acculé Mikhaïl Khodorkovskiï ?

– Pourquoi acculé ? Il subit une condamnation méritée. En sortant de prison, il sera un homme libre. Non, je ne l’ai absolument pas acculé dans un coin.

– Vous suivez le déroulement du deuxième procès?

– Le deuxième procès ? Quand j’ai entendu parler du deuxième procès, je suis tombé des nues. J’ai demandé : qu’est-ce que c’est que cette histoire de deuxième procès, il est déjà en prison ! Quel deuxième procès ? Mais enfin, si deuxième procès il y a, c’est certainement que c’est nécessaire du point de vue de la loi. Ce n’est tout de même pas moi qui instruis l’affaire ! (…)