Un article extrait de la presse russe traduit en français pour Le Courrier de Russie.
Histoire sans musique
La milice a coupé la voix des défenseurs de la forêt de Khimki
Le GOuVD (ministère de l’intérieur, ndt) de Moscou a pratiquement fait échouer, lundi, le meeting-concert « Nous vivons tous dans la forêt de Khimki ». Près de 3000 personnes souhaitant écouter chanter le leader de DDT Iouri Chevtchouk et d’autres artistes célèbres s’étaient réunies sur la place Pouchkine. Cependant, les agents de la milice ont arrêté les organisateurs du meeting, interdit l’utilisation de matériel d’amplification du son et même refusé de laisser passer sur la place les gens qui portaient des instruments de musique. Finalement, à la place du concert, c’est un meeting d’opposition qui s’est tenu sur la place Pouchkine, exigeant la démission des responsables du gouvernement et la liquidation du système de verticale du pouvoir.

Le GOuVD de la capitale s’est préparé au meeting – autorisé – de défense de la forêt de Khimki mieux qu’à n’importe quelle manifestation illégale. Les troupes de l’OMON en boucliers de protection et les agents du 2ème groupe exécutif du GOuVD moscovite ont bloqué les bouches de métro donnant sur la place Pouchkine. D’autre part, ils ont regroupé des forces assez importantes sur la rue Tverskaïa pour exclure la possibilité même d’une manifestation spontanée.
L’arrivée sur la place Pouchkine n’était possible qu’à partir de deux sorties, où ne fonctionnaient, en tout, que six tourniquets. Près des tourniquets s’est formée une foule, composée, ponctuellement, de 500 à 800 personnes. Ce qui a provoqué, de fait, des bousculades. Les gens scandaient : « Laissez-nous passer », mais les miliciens restaient indifférents. De nombreuses personnes sont restées à faire la queue près d’une heure.
D’ailleurs, tous n’ont pas pu sortir. Seuls certains des membres du groupe Vejlyviï otkaz (« Refus poli », ndt) ont pu gagner la place. D’après le leader de Vejlyviï otkaz, Roman Souslov, « la milice avait ordre de ne pas laisser passer les gens portant des instruments de musique ». Ils ont également tenté de refuser l’entrée sur la place Pouchkine au correspondant de Radio Svoboda : il avait avec lui un petit dictaphone, que les miliciens ont pris pour un amplificateur de son.
Une scène avait été dressée près de la statue de Pouchkine, mais il était impossible d’entendre les orateurs et musiciens qui s’y exprimaient. Il n’y avait pas d’équipement d’amplification du son. Seuls quelques élus, qui se trouvaient près de lui, ont pu entendre le discours de l’animateur du meeting-concert, Artem Troïtskiï. « Je ne suis pas politicien, je n’ai pas d’expressions décentes pour qualifier ce qui se passe, donc je vais juste chanter », a déclaré le leader de DDT, Iouri Chevtchouk. Pour le plus grand bonheur de ceux qui se trouvaient près de la scène, il a chanté Rodina (« La Patrie », ndt), et Ossen (« Automne », ndt).
L’interruption du concert est liée au conflit que Kommersant a décrit dans un article du 20 août. La mairie de Moscou a déclaré avoir « totalement approuvé » la requête des organisateurs pour l’organisation d’un meeting, mais ces derniers n’ont pas précisé qu’il y aurait un concert. Et une requête pour l’organisation d’un concert doit être déposée 30 jours à l’avance. Les organisateurs du meeting – les membres du mouvement Solidarnost Lev Ponomarev et Mikhaïl Shneïder – ont assuré que le concert aurait bien lieu. Du reste, ils n’ont pas pu assister aux événements de la place Pouchkine : ils ont été arrêtés dans la journée de dimanche pour avoir défiler avec le drapeau russe sur le Nouvel Arbat. Le responsable du service d’information du GOuVd de Moscou, Viktor Birioukov, a indiqué, deux heures avant le début du meeting, que ses organisateurs n’auraient le droit de se servir que de mégaphones.
Les militants de Nashi (« Les Nôtres », organisation de jeunesse pro-poutinienne, ndt) ont également tenté de faire échouer le meeting. Parallèlement au meeting, les Nashi ont décidé d’organiser un subbotnik (« samedi communiste », journée de travail bénévole, ndt) dans la forêt de Khimki, affrétant même trois autocars au départ du square Novopuchkinskiï pour tous ceux qui souhaitaient participer au nettoyage. « Pour défendre la forêt, il faut des gants de jardinage, des sacs poubelle et des gens, et pas des chansons, des meetings ou des discours enflammés. Ceux qui s’intéressent vraiment à la forêt viendront la nettoyer. Les autres resteront au concert écouter des chansons pour sa défense », a déclaré la responsable des Nashi Maria Kislitsyna. Les autobus ont quitté la place quand le soleil commençait de se coucher.
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Jusqu’à la fin du meeting, on n’est pas parvenu à installer des équipements d’amplification de son, et la manifestation s’est donc rapidement transformée, c’était prévisible, en événement politique. « On ne nous laisse pas respirer normalement, a crié dans un mégaphone défectueux la responsable du mouvement de défense de la forêt de Khimki Evguenia Tchirikova. Que devrons-nous encore inventer pour nous faire entendre ?! » Les militants du mouvement Antifa ont déroulé une banderole réclamant la « Liberté pour les otages de Khimki », en soutien à Alexeï Gaskarov et Maxim Sopolov, arrêtés dans l’affaire de l’attaque contre l’administration du raïon de Khimki. On a également vu des affiches prônant « Bas les pattes sur la forêt de Khimki ! », inscription qui avait été taggée, lors de l’attaque du 28 juillet, sur les murs de la mairie de Khimki par des militants antifascistes et anarchistes. Etaient présents des drapeaux de Strategia-31, Solidarnost et Leviï Front (Front de gauche, ndt), et la foule scandait à tue-tête « La Russie sans Poutine ! ».
« L’histoire est étrange : nous voulions organiser une manifestation écologique, et on nous a traités comme si nous nous apprêtions à commettre des massacres au Kremlin et à la Maison Blanche, s’étonne Monsieur Troïtskiï. Mais cette journée peut être qualifiée d’historique, parce que c’est la fin des « matchs nuls ». Nous serons libres. Les voleurs du gouvernement ne nous prendront pas notre liberté. » Monsieur Birioukov a déclaré à Kommersant « préférer refuser de commenter l’attitude des forces de l’ordre au cours du meeting ».
- Un article collectif d’Andreï Kozenko, Oleg Kachine, Daniïl Tourovksiï et Aza Issaeva, à lire en intégralité (en russe) dans le quotidien Kommersant
- Sélectionné et traduit par Julia Breen
