Pourquoi les libertés d’expression et de rassemblement sont-elles réprimées en Russie ? Pourquoi les mines explosent-elles ? Pourquoi la corruption fleurit-elle ? Autant de questions qui fâchent, mais que Iouriï Chevtchouk, chanteur rock culte de la perestroïka, n’a pas hésité à poser au Premier ministre Vladimir Poutine, le 29 mai, lors d’un gala de bienfaisance organisé à Saint-Pétersbourg. Le Courrier de Russie a traduit pour vous la transcription de la conversation entre le poète et l’homme d’État, publiée sur le site gouvernemental www.premier.gov.ru.
I. I. Chevtchouk : Vladimir Vladimirovitch, je peux ?
V. V. Poutine : Allez-y.
I. I. Chevtchouk : C’est juste que j’ai reçu un coup de fil avant-hier, d’un de vos assistants sans doute – j’ai oublié son nom – me demandant d’éviter de vous poser des questions gênantes, politiques et autres.
V. V. Poutine : Excusez-moi, comment vous vous appelez, déjà ?
I. I. Chevtchouk : Ioura Chevtchouk, musicien.
V. V. Poutine : Ioura, c’est de la provocation.
I. I. Chevtchouk : Va pour de la provocation.
V. V. Poutine : Mon assistant n’a pas pu vous appeler à ce propos.
I. I. Chevtchouk : Admettons. Ce n’était pas votre assistant, c’était juste un type un peu bizarre. (…) Où en étais-je ? Oui. J’ai une série de questions. D’abord, la liberté. Il y a un mot comme ça. Liberté de la presse, de l’information… Parce que ce qui se passe aujourd’hui dans ce pays, c’est un état de monarchie, c’est un système archaïque. Il y a des princes et des boyards avec des gyrophares, et un peuple de bestiaux : le fossé est immense. Vous savez tout cela.
En même temps, la seule issue serait que tous soient égaux devant la Loi : et les boyards, et le peuple asservi. Que les mineurs n’aillent pas au chantier comme de la chair à canon. Que tout cela soit plus humain, que l’individu dans notre pays soit libre, digne. Alors le patriotisme se relèverait. Parce que le patriotisme ne se crée pas à coups d’affiches de propagande, et j’en vois beaucoup de ces affiches dans ce pays, je ne suis pas le seul d’ailleurs, l’intelligentsia, les types à lunettes, disons – nous en voyons énormément.
Nous voyons ces affiches, ces manifestations extérieures. Ces tentatives de construire le patriotisme, d’éveiller une espèce de conscience nationale à coups d’hymnes et de marches diverses. On connaît tout cela. Mais c’est seulement avec une véritable société civile et l’égalité de tous devant la Loi – absolument tous, et vous, et moi – que quelque chose pourra alors commencer. Alors, nous construirons des hôpitaux et nous aiderons les enfants, les pauvres, les invalides, les vieillards. Alors, tout cela viendra du cœur, sera sincère et honnête.
Mais pour ça, il faut la liberté de la presse, parce qu’aujourd’hui, elle n’existe pas. Il y a des demi-journaux et une demi-télévision. Et même ce qu’on nous fait passer pour de la « polémique », ce sont ces mêmes marches et hymnes.
En réalité, l’électorat protestataire se développe dans le pays. Et ça aussi, vous le savez. Beaucoup sont mécontents de la situation présente. Qu’en pensez-vous : arrivera-t-elle – si vous avez véritablement le projet d’une libéralisation sérieuse, franche et sincère – la démocratisation de notre pays ? Pour que les organisations de la société civile commencent à respirer, pour que nous n’ayons plus peur des miliciens dans la rue… Parce que les miliciens, aujourd’hui, sont au service de leurs patrons et de leurs poches, pas du peuple.
Il y a, plus généralement, dans notre pays, énormément d’organes de répression. Je pose ces questions en toute sincèrité. Et, je terminerai là-dessus : le 31 mai est prévue une « Marche de ceux qui ne sont pas d’accord » à Saint-Pétersbourg. Sera-t-elle dispersée ?
V. V. Poutine : C’est tout ?
I. I. Chevtchouk : Pour l’instant, oui. (…)
V. V. Poutine : Avant tout, je tiens à dire que notre pays n’aura pas d’avenir hors d’un développement démocratique normal.
I. I. Chevtchouk : C’est indéniable.
V. V. Poutine : C’est une évidence. Parce que l’individu ne peut se réaliser qu’au sein d’une société libre. Et, en se réalisant personnellement, il développe aussi le pays, la science, l’industrie, au niveau le plus élevé. Sans cela, c’est la stagnation. C’est une évidence, et tous le comprennent. C’est le premier point.
Deuxièmement. Il faut agir dans le cadre de la loi. Vous avez entièrement raison. Dès lors, nous abordons des choses qui exigent une approche professionnelle. Vous avez rappelé la question des mineurs.
I. I. Chevtchouk : Oui.
V. V. Poutine : Je peux vous assurer que tout ce qui se passe là-bas me touche de très près.
I. I. Chevtchouk : Moi aussi.
V. V. Poutine : Mais une approche professionnelle exige une analyse mesurée de la situation juridique autant qu’économique.
I. I. Chevtchouk : Je suis d’accord.
V. V. Poutine : Bon, pourquoi ces événements ont-ils eu lieu ? On m’a dit que l’une des raisons tenait au fait que la part de base du salaire dans certaines mines, et notamment à Raspadskaïa, était de 45-46 %, tout le reste étant constitué par des primes. Et, pour ces primes, les ouvriers vont jusqu’à enfreindre les consignes de sécurité.
I. I. Chevtchouk : Je suis aussi au courant.
V. V. Poutine : J’ai pris la décision – et publié un décret correspondant – d’augmenter cette part de base du salaire jusqu’à 70 %. Pourtant, Ioura, je tiens à vous dire que cela concerne le charbon à coke. Et c’est là que commence l’approche professionnelle. Il y a également du charbon énergétique, pour lequel le niveau de rentabilité est largement inférieur. Et tout cela joue sur les tarifs, sur le salaire de base. Si nous l’augmentons sans réfléchir, cela pourrait conduire à ce que l’ensemble des mines produisant du charbon énergétique soient tout simplement contraintes de fermer boutique, parce qu’elles ne rapporteront plus rien. Si vous vous prononcez pour la propriété privée, dans une économie de marché, ces mines mettront simplement la clé sous la porte. Et j’ai cru comprendre que vous étiez partisan d’une économie de marché et pas d’une économie dirigée. Les mines fermeront. Et nous ne parlons que des salaires de base.
Ensuite. Vous affirmez que les miliciens ne servent que leurs patrons. Dans la milice, on prend tout le monde. C’est une coupe de notre société. Oui, c’est une partie du pays et les gens qui y travaillent ne viennent pas de la planète Mars. Il y a, dans la milice, des gens qui servent, avec foi et honnêteté, leur peuple, au prix, s’il le faut, de leur bien-être, parfois de leur vie. Alors, des flics de la route qui prennent des pots-de-vins, qui « ratissent » ou « se servent », oui, il y en a. Mais il y en a aussi qui protègent des enfants de leur propre corps, qui placent leurs voitures en bouclier et périssent. Il y en a aussi des comme ça. Et, pour cette raison, je trouve qu’il est injuste de les placer tous dans le même sac à ordures.
I. I. Chevtchouk : Ce n’est pas ce que j’ai fait !
V. V. Poutine : Peut-être, mais vous avez dit « les flics » servent leurs patrons et pas le peuple.
I. I. Chevtchouk : En majorité, c’est le cas. Je participe à la « Marche de ceux qui ne sont pas d’accord ». Nous sommes 500 personnes, pour 2500 OMON¹. Avons-nous tué ou égorgé quelqu’un ?
V. V. Poutine : Écoutez, je vous ai attentivement laissé parler sans vous interrompre ! Si vous continuez, ce ne sera plus une conversation, mais un vrai souk !
Je considère qu’il est injuste de les accuser tous en bloc, bien qu’il y ait sans aucun doute de nombreux problèmes dans la milice. Cela fait partie de notre culture commune : à peine un individu reçoit-il un semblant de pouvoir, à peine lui met-on un bâton entre les mains, qu’il commence à l’agiter dans tous les sens et à tenter de se faire de l’argent dessus. Mais ça ne s’applique pas seulement à la milice : c’est caractéristique de n’importe quelle sphère où existent des fonctions publiques et la possibilité de toucher cette rente administrative exorbitante.
Sur la « Marche de ceux qui ne sont pas d’accord ». Il y a des règles déterminées, prévoyant que de telles manifestations sont gérées par les autorités locales. À côté de ceux qui participent à des marches, d’accord ou pas d’accord, il y a d’autres gens, qui ont également des droits et qu’il ne faudrait pas oublier.
Si vous décidez d’organiser une Marche des mécontents, disons – je vous demande pardon d’être brusque – dans un hôpital où vous allez déranger les enfants malades : qui, parmi les autorités locales, vous donnera l’autorisation de défiler ? Ils auront bien raison de l’interdire !
I. I. Chevtchouk : Je peux répondre ?
V. V. Poutine : Non ! Et maintenant, si vous voulez l’organiser le vendredi, quand les gens veulent aller à la datcha², ou le dimanche soir, quand ils en reviennent. Vous allez voir, comment ils vont vous recevoir ! Et les autorités locales avec !
Cela ne veut pas dire que les pouvoirs locaux doivent se cacher derrière ce que je viens de dire, ou créer des conditions rendant impossible la liberté de parole. Mais c’est une question qui doit se régler avec les autorités locales.
J’espère qu’à Pétersbourg, cela se fera précisément de cette façon, intelligemment, c’est-à-dire en respectant le droit des citoyens d’exprimer leur désaccord avec le pouvoir politique sur telle ou telle question. Mais aussi de façon à ce que les gens qui participent à cette marche ne dérangent pas les autres, ceux qui ne veulent pas manifester, mais veulent juste rentrer chez eux, à l’heure, voir leur famille, leurs enfants. Il faut étudier la question. Je voudrais vraiment que vous compreniez. Personnellement, ce mouvement – et je suis persuadé que c’est le cas des autres représentants du gouvernement – ne me dérange pas : au contraire, c’est une aide.
I. I. Chevtchouk : Bien sûr…
V. V. Poutine : Si je vois que les gens ne sont pas venus seulement « foutre le bazar » ou redorer leur image de marque, mais disent des choses sensées, concrètes, attirent l’attention sur des points douloureux que le pouvoir doit prendre en compte… Qu’y a-t-il de mal à ça ? Il faut au contraire les remercier.
I. I. Chevtchouk : C’est cela.
V. V. Poutine : C’est ainsi que je le prends.
I. I. Chevtchouk : Pourtant vous voyez bien que, les jours de rassemblement, comme par hasard, les autorités municipales couvrent l’ensemble des places de la ville de manèges de toutes sortes. C’est de l’hypocrisie pure.
V. V. Poutine : Là, je suis d’accord avec vous. (…)
Note de la rédaction (9 juin 2010)
La police a dispersé, le 31 mai, les Marches de ceux qui ne sont pas d’accord à Moscou et à Kemerovo, mais laissé les opposants manifester à Vladivostok et à Rostov-sur-le-Don. À Saint-Pétersbourg, la manifestation des nationaux-bolchéviques d’Édouard Limonov a été réprimée, tandis que celle conduite par Boris Nemtsov, partisan de réformes libérales, a pu défiler sur Nevskiï prospekt.
1 Membres des services de police russes chargés du maintien de l’ordre public.
2 Résidence secondaire.
