« Ré-vo-lu-tion ! Ré-vo-lu-tion ! ». Moscou est mise à sac. Une bande de jeunes militants d’extrême gauche défilent dans les rues la tête haute. Les matraques ne leur font pas peur. Ils crient leur haine du gouvernement, « cherchant ce qu’ils pourraient casser, réduire en miettes, dans le bruit et dans le fracas ».
C’est sur cette marche de protestation qui a mal tourné que s’ouvre Sank’ia, le dernier roman de Zakhar Prilepine. Au milieu d’une foule de blousons de cuir, boules à zéro, limite fachos. Ce n’est pas un hasard si leur parti, « L’Union des Fondateurs » (Soyouz Sozidayouchtchikh), est surnommé « SS » par les journalistes. Mais ces jeunes ont beau flirter avec la « punkitude » ou avec les milices de skinhead, ce ne sont pas des brutes. Plutôt des « terroristes de velours », qui se retrouvent en prison pour avoir balancé des oeufs pourris sur des notables ou placardé des affiches anti-gouvernementales…
Sacha – San’kia – est l’un des leurs. Un de ces jeunes provinciaux englués dans un quotidien sinistre. Un de ces nouveaux Raskolnikov, rêveurs et désillusionnés, prêts à mourir pour des idées. Et c’est la vie de ce marginal qui nous est contée. Une vie remplie d’errances, de paquets de cigarettes et de bouteilles de vodka. Une existence morne ponctuée de bagarres et d’éclats de rire avec les copains.

Impuissant, Sacha contemple sa mère qui trime pour joindre les deux bouts, ces milliers d’hommes qui, comme son père, meurent d’alcoolisme et ces vieillards qui dépérissent, isolés, dans des villages couleur « aile de corbeau ».
Sacha a trouvé parmi les soyouzniki une nouvelle famille. Des frères de combat. Un « père », Kostenko, le chef, qui purge sa peine en prison. Et une femme évidemment. « Cela n’avait jamais été de la politique, mais c’était devenu la seule chose, sans doute, qui donnait du sens à sa vie ».
Rapidement, traqués par les services de sécurité, les soyouzniki entrent dans la clandestinité. Sacha, au détour d’une rue, est enlevé par le FSB qui tente de lui extorquer des informations. Tabassé et torturé dans la forêt avant d’être laissé pour mort, il ressort de cette épreuve plus digne, fier de n’avoir pas dit un mot.
Mais c’en est fini de la révolte sentimentale. Face à de telles brutes, comment ne pas se radicaliser ? Le tempo du roman s’accélère et nous tient en haleine. Il faut passer à l’action : se procurer des armes, détruire les centres du pouvoir, balancer des spaghettis à la face du président… et faire la révolution. « Je me bats pour qu’on me la rende, la Russie. On me l’a prise », explique Sacha.
Comment ne pas voir dans ce roman une autopsie du Parti national bolchévique, dont l’auteur est membre depuis des années ? Comment ne pas y reconnaître ces jeunes « nasbols » et voir dans Kostenko le chef du PNB, Édouard Limonov ? Les mots de ce dernier ne sont pas sans faire écho aux discours de Sank’ia : « Tu es jeune, ça ne te plaît pas de vivre dans ce pays de merde. Tu n’as envie de devenir ni un popov ordinaire, ni un enculé qui ne pense qu’au fric, ni un tchékiste. Tu as l’esprit de révolte. (…) Eh bien voilà : tu es déjà un nasbol ».
Mais Prilepine n’a pas écrit un roman militant. La fin, qui reste en suspens, ne vexe personne, et les soyouzniki qu’il dépeint sont aussi héroïques que dérisoires… Le roman ménage le lecteur et s’infléchit mollement pour lui plaire : les uns y verront une tendre apologie des jeunes extrémistes, les autres y trouveront plutôt la condamnation de leurs dérives terroristes et se réjouiront de leur désorganisation et de leur inefficacité…
- Editions Actes Sud, 2009, 448 pages.
