Sinologue autodidacte, businessman, guide spirituel hyper sollicité par les media… Bronislav Vinogrodsky est à la fois tout cela et bien plus et, surtout, bien mieux. Les superlatifs manquent pour décrire cet homme qui se considère, simplement, comme « le trait d’union entre l’Orient et l’Occident ».

Numéro spécial Chine oblige, il me fallait rencontrer un Russe qui soit lié, d’une manière ou d’une autre, à l’Empire du Milieu. Après quelques recherches sur la Toile, je finis par trouver la perle rare en la personne de Bronislav Vinogrodsky. Du moins, je pensais l’avoir trouvée. Notre rencontre s’est avérée être ce que j’ai vécu de plus improbable depuis longtemps, et je ne résiste pas à l’envie de vous en faire partager les meilleurs moments. Je m’apprête donc à vous parler de quelqu’un qui prétend « comprendre la mentalité chinoise mieux que les Chinois ». Une chose est certaine : si je n’ai rien appris avec lui sur la Chine qu’un ramassis de foutaises ressassées partout des centaines de fois, je me suis régalé en observant l’individu.
« Je suis un personnage. Je n’ai pas de diplômes, mais je réussis bien mieux que tous les universitaires. » Vous l’aurez compris : Bronislav Vinogrodsky n’aime rien tant que parler de lui, de ses deux cents voyages en Chine, des tea-clubs qu’il a ouverts à Moscou, et de ses livres. « Je suis un sinologue dans le sens où j’ai étudié la Chine pendant plus de trente ans, mais je me situe en dehors des cercles habituels. J’ai traduit de très nombreux livres, du chinois au russe, et j’en écris aussi. Je suis également un homme de media – très populaire, je dois dire – car je partage mes idées librement et avec joie. » Et c’est aussi grâce à lui que l’on trouve aujourd’hui des salons de thé chinois à Moscou. « J’ai créé le concept alors qu’il n’y avait ici aucune culture du thé. Bien sûr, on m’a copié, mais c’est mon idée. C’est comme ça. » Les Chinois qui vivent en Russie ? Il n’a pas grand-chose à en dire. Il ne les fréquente pas, ou si peu. « Je ne m’intéresse pas aux Chinois en tant que tels. Mon intérêt pour ce pays, en fait, est lié à ce qu’il peut m’apporter à titre personnel. » Parlons de sa personne, donc. L’œuvre du sage, ce sont, avant tout, des livres sur la « culture chinoise ». Pourtant, ceux que je feuillette – qu’ils abordent le thème du thé ou celui de la méditation – ressemblent davantage à des albums photos représentant Vinogrodsky buvant du thé ou Vinogrodsky méditant sur un rocher qu’à des ouvrages de sinologie. La méditation, la spiritualité, tout ça, c’est vraiment son truc à Bronislav. « La religion orthodoxe fait du mal à la Russie », m’explique-t-il gravement, avant de préciser qu’il est lui-même orthodoxe, parce que, tout de même, il est Russe. Pas contradictoire pour un sou, il signale ensuite que les thés que nous dégustons, assis en tailleur de part et d’autre de sa table basse, sont évidemment les plus chers. « Je les rapporte moi-même de Chine, pour ma consommation personnelle. »
Bronislav Vinogrodsky prend un immense plaisir à s’écouter parler, et c’est d’ailleurs sa propre voix qui, à un moment donné, sort des enceintes de sa stéréo, alors qu’il poursuit sur ses innombrables talents. « Oui, ce sont des livres que j’ai écrits et que j’ai décidé d’enregistrer ensuite sur CD », précise-t-il. Je dois m’absenter un court instant et, lorsque je reviens, c’est pour le retrouver accroupi au milieu de son séjour en train de jouer du xylophone. Devant ma mine atterrée – qu’il prend, sans doute, pour une expression d’admiration – il s’empare de sa guitare d’un air fier. C’en est trop. Je me pince littéralement les lèvres pour ne pas exploser de rire et admets, une fois pour toutes, que je n’apprendrai rien sur l’Orient aujourd’hui. Ou plutôt si, j’aurais appris une chose. Quand je lui demande si la Russie est occidentale ou orientale, Bronislav répond, en un pur trait de génie : « Tout dépend, en fait, si votre carte est centrée sur l’Europe ou sur la Chine. »
Si vous souhaitez, vous aussi, rencontrer le maître, que ce soit pour parler choc des civilisations ou apprécier ses prestations musicales, sachez que c’est son assistante personnelle qui répondra à vos e-mails ou vous rappellera sur votre portable pendant que, perdu dans la rue à la recherche de son immeuble, vous tentez de le joindre directement. En ce qui me concerne, je comprends, à l’issue de cette matinée pour le moins surréaliste, que Bronislav Vinogrodsky et moi ne vivons pas sous les mêmes latitudes. D’ailleurs, malgré tout ce qu’il pourra vous raconter, Bronislav ne vit ni en Russie, ni en Chine. Il évolue dans un petit univers qu’il a fabriqué de toutes pièces, qui ressemble assez à une boutique de souvenirs pour touristes en mal d’exotisme, et où il peut jouer, à loisir, le rôle qu’il s’est créé. Dans une ville où les hivers sont rudes, le métro surpeuplé, et que l’on dit souvent hostile et agressive, vivre dans une bulle serait donc la clé du bonheur ?
- Guillaume Clément Marchal
