Bulle spéculative sur le Molossol

À Paris comme à Moscou, les prix du Molossol – concombre salé et mariné – et de son frère, le concombre, ont atteint des sommets. Bizarre, car au cours du XXe siècle, les prix des denrées alimentaires n’ont cessé de décliner. Essentiellement parce que la productivité de l’agriculture a augmenté plus vite que la demande de produits alimentaires. L’index de la Banque mondiale montre que les prix alimentaires ont augmenté de 140 % entre 2002 et le début de 2008. Sur la même période, le prix du pétrole a été multiplié par quatre. Depuis le pic de la crise, le prix du pétrole remonte et celui des produits alimentaires aussi. De nouvelles bulles spéculatives sur les énergies fossiles et les denrées alimentaires sont-elles à prévoir ? Oui pour l’un et non pour l’autre. Il existe, en effet, une différence fondamentale entre les deux produits. La quantité de pétrole est limitée par le stock enfoui sous la terre et les mers, alors que la production agricole peut augmenter. Lorsque les prix (du pétrole ou des aliments) augmentent, la quantité produite s’accroît. Le phénomène est bien connu pour le pétrole. Lorsque le baril frôle les deux cents dollars, il est rentable de forer profond et dans des gisements qui ne seraient pas rentables avec un prix plus bas. Idem, avec les produits alimentaires, lorsque les prix montent, il est rentable de mettre en culture de nouvelles terres, et investir dans l’agriculture devient très profitable.

Durant la prochaine décennie, la croissance de la demande mondiale en pétrole et en produits alimentaires devrait être soutenue. Le développement de la Chine, et une éventuelle reprise de la croissance des pays émergents viendront dynamiser la demande et les prix. Toutefois, la limite physique qui caractérise la production de pétrole engendrera des bulles spéculatives tandis que l’augmentation de l’offre alimentaire devrait permettre de contenir la hausse des prix. La bulle du brut est probable, celle du Molossol, moins. La production agricole est un secteur promis à un développement important. Profits significatifs et prix élevés devraient être au rendez-vous.

Spécificité russe

Mais la Russie souffre de plusieurs maux qui l’empêcheront de bénéficier de cette opportunité. Dès les années quatre-vingt-dix, les fermes d’État ont été transformées en fermes coopératives, dont le capital a été réparti entre les employés, une majorité de parts étant toutefois attribuée aux dirigeants. Ceux-ci sont, dans la plupart des cas, restés en place. Seul a changé le statut juridique de ces structures. L’efficacité productive ne caractérise pas ces structures. C’est un euphémisme. De leur côté, les exploitations individuelles familiales peinent à se faire une place. Peu nombreuses et disposant des plus mauvaises terres, leur productivité peut être élevée, mais elles restent bien marginales. L’émergence de holdings agricoles bénéficiant de l’implication du secteur financier dans l’agriculture est prometteuse mais n’a pas encore fait ses preuves. La figure dominante de l’agriculture russe reste la culture du lopin de terre qui contribuerait pour encore plus de la moitié à la production agricole nationale. Par essence, ce type de culture est peu efficace. Terres trop petites et équipement insuffisant. Faute d’un secteur agricole moderne et surtout d’une structure de propriété adaptée, la Russie pourrait passer à côté du boom des prix agricoles sans en tirer  partie. Le pays serait ainsi condamné à rester un importateur de produits agricoles. Une telle situation serait particulièrement grave car les marchés agricoles semblent promis à la paralysie.

Sombre avenir

The Economist de cette semaine consacre un article aux problèmes agricoles. L’hebdomadaire anglais observe dans de nombreux pays une tendance à abandonner la politique de « food security » au profit de celle de « food self-sufficiency », la première signifiant que tout le monde doit manger à sa faim, et la seconde que chaque pays doit devenir autosuffisant. Cette recherche de l’autosuffisance alimentaire s’explique par le fait que de nombreux pays continuent de subventionner les bioénergies, retirant des terres à la production agricole. Les prix agricoles augmentent alors bien plus vite qu’ils ne le devraient. Les gouvernements des pays les plus pauvres, craignant des émeutes de la faim, subventionnent l’agriculture pour maintenir les prix des denrées essentielles à des niveaux raisonnables. Comme un chat privé de ses moustaches, un marché où les signaux des prix sont altérés par des subventions antagoniques envoie aux agriculteurs les mauvais signaux. Les mauvaises décisions sont prises, le marché international des produits alimentaires perd en réactivité, l’agriculture protégée par des barrières douanières se développe. Pas de chance pour la Russie qui ne produit pas assez pour se nourrir et dont les approvisionnements seront de plus en plus difficiles.

  • Pierre Kopp

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