Je tressaute sur le siège bringuebalant d’un vieux bahut. « C’est quoi cette maison de fous ? », me demande le conducteur en désignant la vitre. À l’extérieur défilent des constructions en bois à la destination obscure. Allez expliquer l’art contemporain aux prolétaires… En véritable intellectuelle, je cherche soigneusement des mots que cet ex-électricien moldave peu russophone puisse comprendre. « Le festival Archstoyanie a lieu dans ce village, et les sculptures sont les oeuvres des participants. L’homme chez qui vous avez apporté du bois est un artiste. Il s’appelle Nicolaï Polissky et il a fait une grande partie de ces objets ». Le conducteur prend des photos avec son portable. « Le barbu ?, me fait-il préciser, sceptique. Mais ce n’est pas lui qui les fabrique. Ce sont ses ouvriers, je les ai vus. »
Je sens que le fondateur du land art russe, créateur d’un grand collisionneur de hadrons en bois et participant de la Biennale d’architecture de Venise, perd irrémédiablement des points aux yeux de mon chauffeur, et que toute ma force de persuasion ne suffira pas à les lui rendre. Car l’artiste, admiré par la bohème moscovite pour avoir transformé Nikola-Lenivets, village perdu de la région de Kalouga, en centre d’art contemporain, ne crée effectivement ses corbeaux en bois et autres oiseaux de feu qu’avec la tête. « Voici mes mains », explique-t-il, en désignant un groupe d’hommes qui préparent la chaux et coupent le bois dans la cour de sa datcha. « Moi, je conçois, je fais les esquisses et je supervise la construction. Et n’allez pas croire que c’est facile. »
Loin de moi cette idée. Surtout quand on a affaire aux Russes, « qui n’aiment pas bosser », selon Polissky. « Peu importe combien je les paie, se désole l’artiste. Quand je ne suis pas derrière leur dos, ils n’en foutent pas une. » Diadia Kolia — comme il se fait respectueusement appeler par ses ouvriers — m’entraîne pour un tour de « son » village. « Elle était ardue, la tâche des propriétaires russes d’avant la Révolution, assure-t-il. Les hoberaux les plus riches étaient sans aucun doute les plus cruels. Ceux qui fouettaient le plus. Car les Russes ne travaillent que sous la pression. » Je me dis que mes manuels d’histoire, édités sous l’Union Soviétique et brûlés dans le feu des réformes libérales, ne racontaient pas que des âneries. Et que les Rouges ont eu finalement bien raison de fusiller tous ces nantis… Quoique. Dans un immense souci d’objectivité, je me contrains à admettre que les 500 roubles (11 euros) par jour que Nicolaï paie à ses ouvriers sont le salaire le plus concurrentiel de Nikola-Lenivets. Et que, pour pouvoir le leur verser régulièrement, l’artiste a effectivement mieux à faire — séduire mécènes et fondations d’art contemporain notamment — que de manier la scie et le rabot. Et force est de constater également que Polissky, avec ses discours esclavagistes, trouve plus facilement un langage commun avec les gens du peuple que moi, du haut de mes rêves de fraternité universelle.
Les ouvriers travaillent actuellement sur des élans de bois gigantesques, pour une exposition au château de Chambord qui doit avoir lieu l’été prochain. Les hommes sont tous originaires de la région. Ils m’offrent des bonbons et remarquent que j’ai vraiment un très joli téléphone portable. « Certains ont fait de la taule, me prévient l’artiste. Mais je n’ai personne d’autre sous la main ! Le meilleur avenir ici, c’est flic, poursuit Polissky. Deux de mes anciens assistants ont choisi ce métier. Dépouiller les gens. L’un y arrive bien, l’autre pas vraiment. » Ceux qui restent chez Diadia Kolia suivent parfois les objets exposés à Venise ou au Luxembourg. « L’été dernier, au Luxembourg, nous avons été déçus : le Grand Duc qui était venu nous voir n’avait ni carosse ni couronne », confie-t-il.

Grand, des yeux bleus pleins de douceur, il arpente, en bottes en caoutchouc et bonnet de laine, les champs de Nikola-Lenivets et affirme n’avoir commencé à respirer réellement que depuis son installation définitive dans le village. Polissky a pris sa décision en l’an 2000, parce qu’il se sentait « dans une impasse ». Ses paysages impressionnistes, « qui éveillaient l’approbation la plus sincère de quelques spécialistes émérites », ne l’inspiraient plus. « En sillonnant les voies tracées par les grands artistes, je me contentais de découvrir des trésors cachés. Mais pas de filon. » Il l’a découvert pourtant, ce « filon » à la mesure de ses ambitions, au volant de sa voiture par une nuit d’hiver. Subitement, l’artiste a vu tout autour de lui une foule de bonshommes de neige, qui se dirigeaient vers une direction inconnue. L’illumination fut si frappante que Nicolaï décida de la reproduire. Ils étaient 220 à défiler le long de la rivière de Nikola-Lenivets quelques jours plus tard, fabriqués par les habitants du village pour 10 roubles par bonhomme. « Le bonhomme de neige a retrouvé son peuple et son destin », se réjouissait l’artiste. Nicolaï a pris de leur marche des clichés qui s’arrachaient pour des fortunes, quelques mois plus tard, au salon Art Moskva. De nombreux articles ont suivi, et Polissky est sorti triomphalement des écueils de l’art élitiste. Puis ont vu le jour la plus grande tour de foin de l’histoire de l’humanité, une zikkourate en bois de chauffage et une tour de télévision en branches d’osier. Un art aussi naïf et sauvage que la nature et les ours qui l’habitent. Tous ces objets ont péri dans les flammes car, selon l’artiste, « à l’époque des technologies virtuelles, l’art ne doit pas prétendre vivre des siècles ». « Contrairement aux Romains qui ont laissé derrière eux de belles ruines, notre civilisation ne laissera que des décombres. Regardez ce qui reste du World Trade Center. Après cela, comment vouloir immortaliser quoi que ce soit ? »
À peine peut-on s’inscrire dans des photos et des vidéos. Dans la mémoire populaire aussi qui — je le suppose — gardera bien une certaine empreinte : celle d’un entrepreneur rusé qui forge sa gloire sur le dos de ses travailleurs ou — et ? — celle d’un artiste ermite qui déniche la poésie dans du bois de chauffage.
- Inna Doulkina
