Trois questions à Inna Doulkina

Le Courrier de Russie a vraiment de la chance. C’est un journal sur lequel chaque membre de la communauté française a son mot à dire. Il y en a qui supposent que Le Courrier de Russie ne devrait jamais évoquer le thème des chiens errants à Moscou. D’autres sont persuadés qu’il lui manque cruellement une page couvrant les dernières nouveautés en matière de bouilloires électriques ou de téléphones portables. Il y en a aussi qui disent des choses intéressantes.

J’ai choisi les trois questions les plus pertinentes, à mon goût, qui ont été posées, à moi ou à d’autres collaborateurs du journal, pour y répondre dans ce numéro avant de partir en vacances la conscience tranquille. Les personnes qui se reconnaîtront parmi leurs auteurs auront droit à une bouilloire spéciale Le Courrier de Russie. Veuillez contacter la rédaction pour la récupérer.

1.C’est quoi déjà votre ligne éditoriale ?

En fait, je la cherche tout le temps et je ne suis jamais sûre de bien la tenir dans la main. La ligne éditoriale du Courrier de Russie est capricieuse. Le choix de chaque dossier dépend entièrement de mon humeur ; son ton varie en fonction de la fraîcheur de mon yaourt du petit-déjeûner ou de la conversation avec le taxi qui m’a déposée chez moi la veille (oui, au Courrier de Russie, les rédacteurs – sans parler des correcteurs – ne se déplacent qu’en taxi, si cela vous intéresse).

On pourra me reprocher de ne pas prendre mon métier au sérieux. On aura parfaitement raison. Je pense que si, demain, tous les journalistes de la terre disparaissaient, le monde n’en serait probablement pas plus mauvais. En outre, je suis intimement convaincue qu’il existe un nombre incalculable de professions bien plus utiles à l’humanité que celle de journaliste : médecin, pompier, boulanger pour ne citer qu’eux.

Je ne suis effectivement pas certaine de ma ligne éditoriale, mais je n’ai aucun doute sur un point au moins : en rédigeant des articles pour le Courrier de Russie, je ne suis pas en train de sauver la planète.

Je n’accomplis pas une mission. Je ne cherche pas à éclairer les Français sur les mystères de l’âme slave. Je ne veux pas rehausser le prestige de la Russie aux yeux de la communauté internationale. Enfin, la chose dont je me fiche certainement le plus, ce sont bien les « relations franco-russes ». Certains Français que j’ai eu la chance de rencontrer dans ma vie et que je compte facilement sur les doigts d’une main ont fait beaucoup plus pour rehausser la France à mes yeux que tous les beaux projets financés par l’État français. Si vous vous attendez à ce que je vous raconte, dans les pages du Courrier de Russie, comment fonctionne la Russie, fermez le journal et ne perdez pas votre temps. Vous trouverez une multitude de médias russes, français, brésiliens ou chinois qui seront heureux de vous renseigner sur le sujet. Ce que je peux vous promettre, en revanche, c’est un regard on ne peut plus subjectif et partial sur le pays où je vis et où ont vécu mes ancêtres (au demeurant, on ne peut être moins glorieux : quand j’ai demandé, un jour, à ma mère, si le village d’où l’on venait avait quelque chose de particulier, elle m’a répondu : oui. Les gens y buvaient vraiment beaucoup. Peut-être même plus que dans des villages voisins).

Mon regard sur la Russie est celui d’un explorateur ; d’un stalker qui étudie une zone remplie d’objets mystérieux, fascinants et dangereux ; enfin, d’une Alice de l’autre côté du miroir qui croise sur sa route des personnages grotesques, bizarres et dérangeants. Si la Russie était un mot, elle serait « absurdité ». Souvent cruelle, parfois touchante. Enfin, je veux croire que cette absurdité fait sens, et, en me rendant à une interview avec des rappeurs orthodoxes ou des historiens de la Deuxième guerre mondiale, ce n’est pas à vous que je pense, chers lecteurs, mais à ma quête personnelle.

Vous m’êtes juste bien tombés sous la main. Je serai donc heureuse de continuer de vous faire part des nouveaux résultats de mes recherches, ou, plus probablement, de leur absence…

2. Pourquoi Le Courrier de Russie ne peut pas faire un effort pour ressembler un peu plus à un « vrai » journal ?

Le problème, c’est que je ne veux pas que le Courrier de Russie ressemble à un « vrai » journal. Au Monde ou à Kommersant. Je souhaite faire un nouveau journal. Mon journal. Et je trouve cette envie aussi naturelle que de vouloir se nourrir suivant ses propres goûts plutôt qu’à imiter ceux du Président de la République.

Quand nous lançions Le Courrier de Russie en russe, un nombre infini d’experts en médias m’ont fait de grands yeux et m’ont demandé, en baissant intimement la voix : mais sur quoi voulez-vous écrire ? Mais tout est déjà inventé ! Il est saturé le marché ! Alors c’était à mon tour de faire les grands yeux.

Je n’ai jamais eu l’impression de vivre sur une scène de théâtre où tous les rôles sont distribués d’avance et où les pauvres « petits » journaux n’avaient qu’à aspirer – sans trop d’espoir d’ailleurs – à imiter les « grands ».

Dans ma tête, je me retrouve sur un champ à peine défriché où tout est à construire. Il y a effectivement quelques grandes tours à l’horizon qui se croient les seules à y être. Rien ne m’empêche de bâtir ma maison à côté et de l’aménager à ma guise. Il est possible qu’elle devienne un jour une grande tour et accueille beaucoup de monde. Elles peut garder ses dimensions initiales et n’abriter que quelques invités réguliers. Cela n’a aucune importance. Pourvu que je trouve des gens que j’aime là-dedans.

3. Pourquoi les rédacteurs du Courrier de Russie, non contents de publier des articles qui prennent une page entière, s’imaginent-ils, en plus, que quelqu’un va les lire ?

Parce que je crois au mot, à sa force et à son autosuffisance. Je crois aux magazines sans images, publiés sur du papier toilette, que tout mon pays lisait sans pouvoir s’arrêter, il y a une petite vingtaine d’années. Je crois aux copies de Soljenitsyne et de Boulgakov – écrites menu et retapées maintes fois à la machine – que les Russes dévoraient en une nuit avant de les passer – sous le manteau – à l’affamé suivant. Je crois enfin aux yeux des gens que je croise dans une librairie de Moscou, le Phalanstère, la seule où l’on ne m’ordonne pas de maigrir en cinq jours ni d’apprendre les trente moyens de faire fortune avant l’hiver prochain. Où mes deux chefs d’État ne me jettent pas de regards doux depuis tous les murs. Où je trouve des livres que je ne veux pas acheter mais emporter sous mon manteau, tellement ils me plaisent. Les pages remplies de mots me remplissent d’une joie certaine. Et je ne vois pas sous quel prétexte je refuserais cette joie aux autres.

  • Inna Doulkina

Une réflexion au sujet de « Trois questions à Inna Doulkina »

  1. Chauvier Jean-Marie

    Bonjour,

    Je suis journaliste et persuadé comme vous que, sans journalistes, le monde ne serait probablement pas plus mauvais. Je ne cherche pas votre “ligne éditoriale”, mais j’ai aimé plusieurs de vos articles.
    Vu que vous évoquez les temps d’il y a vingt ans, j’aimerais en savoir plus…sur ce qu’ont été pour vous les “années Glasnost”, quand les bonnes lectures s’arrachaient aux kiosques et aux vendeurs de rue, et ne se lisaient déjà plus “sous le manteau”. Une idée pour un prochain article ?

    Bien à vous
    Jean-Marie Chauvier
    (envoyé spécial, dans les années 1980-90, du “Monde diplomatique”)

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