Comment écrire un roman de guerre sans avoir jamais mis le pied sur un champ de bataille
France a traduit quinze romans de Makanine, ce qui permet à l’écrivain d’affirmer que c’est certainement un très beau pays. La Grèce n’en a traduit que six. Un manque de déférence que l’auteur pardonne pourtant à un pays qui a vu naître Homère et Aristote. Vladimir Makanine, que certains aiment à présenter comme « le dernier classique vivant » vient de décrocher le prix littéraire Bolchaïa Kniga et 3 millions de roubles, soit 77 000 euros, pour son roman Assan, sur le conflit tchétchène. L’écrivain explique au Courrier de Russie en quoi la corruption est meilleure que la guerre.

Le Courrier de Russie : Comment tout a commencé ?
Vladimir Makanine : Entre les deux guerres, je me suis rendu à Mozdok¹ pour régler des questions d’héritage. Dans un café, j’ai entendu la conversation de deux officiers qui se demandaient à quel prix ils pourraient vendre leur essence aux Tchétchènes. J’ai su imméditement quel serait le sujet de mon prochain roman.
LCDR : Et ensuite ?
V.M. : Je me suis plongé dans la lecture. J’ai appris qu’il y a deux mille ans, le Caucase avait été conquis par Alexandre le Grand. L’image de l’empereur a tellement impressionné les gens qu’ils ont créé une idôle à son image, dieu de sang et d’argent qu’ils ont appelé Assan, diminutif d’Alexandre. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis, mais jusqu’aujourd’hui, Tchétchènes et Ossètes, musulmans et chrétiens, gardent dans leurs mémoires le souvenir – quoiqu’un peu vague – de cette divinité. Cette histoire m’a beaucoup impressionné. J’ai réalisé qu’actuellement, la Russie faisait sa conquête du Caucase, suivant la même inspiration impériale qui animait à l’époque Alexandre le Grand. Les Russes établissent leur domination par les mêmes moyens que les guerriers macédoniens : par le sang, c’est à dire par la guerre, et par l’argent, autrement dit, par la culture. Le personnage de mon roman incarne ce Russe envahisseur, c’est pourquoi il porte le nom d’Assan.
LCDR : Votre héros est un officier corrompu qui profite de la guerre pour s’enrichir. Il brade de l’essence aux Russes et aux Tchétchènes, vendant au plus offrant. Pourtant, vous le présentez comme un nouveau dieu. Pourquoi ?
V.M. : Peut-être parce que la corruption est tout de même meilleure que le chaos, comme le dit l’un des personnages de mon roman. Assan se retrouve dans un pays sans droit ni loi. Son commerce, honteux pour certains, est pourtant une tentative d’organiser son espace, de l’appréhender, d’y établir des règles et des repères. La corruption est aussi la première forme de la culture. D’autre part, mon héros ne fait pas que brader de l’essence, il sauve des vies humaines, tout au long du roman.
LCDR : Comment vivez-vous le processus de l’écriture ?
V.M. : J’écris mes romans comme je joue aux échecs. Avant même de commencer, je sais si je vais jouer avec les blancs ou avec les noirs. Si je choisis les blancs, je tiens à ne pas perdre le rythme, à voir précisément le but et à ne pas m’enfoncer dans des réflexions stratégiques. Je cherche à donner à mon œuvre une forme parfaite, quitte à rester un peu superficiel. En revanche, si j’opte pour les noirs, j’avance lentement, à tâtons, en mesurant chacun de mes pas. J’essaye d’aller au fond de mon thème, de le comprendre entièrement. Un joueur qui choisit les noirs ne doit pas chercher à « gagner », sinon il est voué à l’échec. Ce n’est pas à la victoire qu’il doit aspirer, mais à la défaite de l’adversaire. Si l’on compare les échecs avec la musique, le joueur qui prend les blancs exécute un concerto, celui qui choisit les noirs, une symphonie. J’ai écrit Assan en jouant avec les blancs.
LCDR : On vous reproche justement un style un peu décousu …
V.M. : C’est parce que je relate peu de scènes. Mais c’est un choix. Si vous lisez les auteurs de l’Antiquité, vous verrez qu’ils n’en décrivent guère. Leur narration est faite d’une suite d’idées, les unes plus justes que les autres. Cette écriture procure force et profondeur à leurs textes. Pourtant, nous sommes peu capables de l’apprécier car nous avons été élevés dans une tradition d’un roman construit en une succession de scènes. L’écrivain contemporain est toujours un peu réalisateur : il ne peut pas se permettre de coucher ses idées sur le papier sans les accompagner d’images. J’ai lu récemment cette phrase, chez Suétone : « un vif désir s’empara de lui et il sodomisa le tambour. Et aussi son frère. » La description s’arrête là. Il est difficile d’imaginer une telle façon d’écrire aujourd’hui, n’est-ce pas ?
LCDR : On vous accuse encore de n’être pas précis…
V.M. : Tolstoï ne l’était pas plus ! Ses détracteurs ont révélé que Guerre et Paix contenait un tas d’inexactitudes historiques. Tolstoï affirme que les troupes russes battaient en retraite le soir, ce qui est impensable. Il confondait les noms des armes et n’était pas fidèle dans ses descriptions de batailles. Il n’empêche que son roman est une des œuvres les plus remarquables dans l’histoire de la littérature mondiale. Certes, je ne suis pas correspondant de guerre. Je ne suis pas descendu dans les tranchées et n’ai pas discuté avec des soldats. Pourtant, je pense avoir saisi l’esprit de la guerre et l’avoir rendu dans mon roman. Le journaliste copie la réalité, l’écrivain la peint. On me demande souvent d’où je tire mes informations puisque je n’ai jamais fait la guerre. Et je réponds toujours de la même façon : « Fish doesn’t think because he knows ».
- Propos recueillis par Inna Soldatenko
1 Ville en Ossétie du Nord
