Une militante des droits sociaux en Russie subit trois agressions
Installée en Russie depuis 14 ans, mariée au député d’Astrakhan Oleg Shein (Russie Juste), la sociologue française Carine Clément dirige depuis quatre ans l’Institut de l’action collective, plateforme de soutien aux mouvements sociaux. Victime de trois agressions en moins de deux semaines, dont la dernière, le 13 novembre, à la seringue, elle refuse de se laisser intimider mais s’inquiète de ne pas être un cas isolé.
Le Courrier de Russie : Vous avez été hospitalisée après votre dernière agression. On vous a alors fait des prises de sang. Qu’en est il aujourd’hui ?
Carine Clément : Je suis toujours un traitement préventif contre le VIH. Mes dernières analyses sont négatives. Je persite donc à penser que cette seringue était vide et qu’il s’agissait seulement d’un acte d’intimidation. Mais, à cause de la période d’incubation, je n’en aurai le cœur net que dans trois mois.
LCDR : Vous avez à chaque fois porté plainte à la police de district. La dernière agression vous a également conduite à déposer une plainte auprès de la police criminelle de Moscou. Ces démarches ont-elles abouti ?
C.C. : Au niveau des polices de district, une seule enquête criminelle a été ouverte, à propos de la première agression, lorsque l’on m’a volé mon sac et qu’on m’a frappée. Concernant l’agression à la seringue, la police de district refuse d’ouvrir une enquête, au motif que mes premières analyses sanguines sont négatives. Du coup, mon mari et moi avons porté plainte devant le parquet général pour obtenir l’ouverture d’une enquête. En revanche, au niveau de la police criminelle, il semble que plusieurs personnes prennent ces agressions au sérieux et aient une piste pour la première d’entre elles. Je sais aussi que l’enquête sur le cas du journaliste Mikhaïl Bekhetov est entre les mains du parquet. Par ailleurs, outre les pétitions qui circulent et que nous avons transmises à l’administration présidentielle, plusieurs députés de la Douma ont officiellement réclamé au parquet des éclaircissements sur les différentes affaires.
LCDR : A chacun de vos engagements militants peut correspondre un commanditaire potentiel. Avez-vous des soupçons?
C.C. : L’Institut de l’action collective aide de nombreux mouvements citoyens à lutter contre les abus des promoteurs immobiliers. Première hypothèse, donc, les milieux mafieux qui gravitent autour du maire de Moscou, Iouri Loujkov. J’ai aussi pris position publiquement en faveur des travailleurs immigrés. Il est de ce fait possible que ces attaques soient liées aux milieux racistes et fascistes. Enfin, il y a la piste d’un commanditaire plus haut placé dans l’échelle politique. Mais c’est la moins crédible, d’autant que mon mari est député.
LCDR : Votre cas n’est pas isolé. Trois autres militants ont été agressés le même jour que vous. Etablissez-vous un lien ?
C.C. : Nous tenons à relier ces agressions car il est évident que l’on assiste à une multiplication du banditisme utilisé comme moyen de neutraliser des opposants, y compris « sociaux ». Je ne parle pas de journalistes ou d’opposants politiques, mais bien du quidam qui s’efforce de sauver sa maison ou d’organiser une protestation dans le milieu du travail. Nous pensons que le phénomène est lié à la crispation des autorités face à l’ampleur de la crise économique. Plus généralement, c’est la conséquence de la corruption généralisée et de la déliquescence des organes de contrôle, notamment judiciaire.
Triste anniversaire que celui des grèves pétersbourgeoises. Il y a un an, les salariés de l’usine Ford de la région de Saint-Pétersbourg arrêtaient la chaîne de production pour réclamer une augmentation de salaire de 30%. Nombreux sont ceux qui avaient voulu y voir l’essor d’un nouveau syndicalisme, indépendant et affranchi de l’immobilisme des structures traditionnelles. Un an après, comme pour porter un coup à ce printemps syndical, quatre militants ont été agressés, chacun à plusieurs reprises. Le cas le plus tragique est celui de Mikhaïl Bekhetov, journaliste et militant écologique pour la défense de la forêt de Khimki, située en banlieue de Moscou. Passé à tabac dans la nuit du 12 au 13 novembre, il a dû être amputé d’une jambe alors qu’il se trouvait encore dans le coma. Le 13 novembre encore, le leader du syndicat indépendant de Ford Motors à Saint-Pétersbourg Alexeï Etmanov a été agressé pour la deuxième fois en deux semaines devant chez lui, tandis que Serguei Fedotov, membre du mouvement des petits propriétaires spoliés de la région de Moscou, a échappé de justesse à deux individus armés de battes de baseball.
- Propos recueillis par Madeleine Leroyer
