La chanson de l’Eldorado

Je ne sais pas pour vous mais, en ce qui me concerne, ces derniers temps, je ne reconnais plus la France. Ce n’est pas, pour une fois, Nicolas Sarkozy qui fait la une de tous les journaux mais, avec la même touchante uniformité, Barack Obama. En passant par toutes les déclinaisons possibles en fonction du médium : photos de Michèle Obama pour Elle ou de leurs deux filles dans les magazines pour ados. Certes, crise financière oblige, les gens sont, plus encore qu’à l’habitude, suspendus aux lèvres de celui qui s’apprête à diriger l’un des pays les plus puissants du monde. Pourtant on perçoit en France, au-delà de ces considérations pragmatiques, un puissant fond affectif. Le regard que l’on porte ici sur l’Amérique est ambigu. Il est fait de beaucoup de ressentiment, de dédain et d’envie, mais aussi d’admiration et d’amour. Les Etats-Unis restent une destination de rêve pour de nombreux Français, que ce soit pour de simples vacances ou pour l’expatriation. Les « cerveaux» français ne sont pas plus bêtes que les Russes ou les Indiens et les Etats-Unis représentent, pour « s’échapper », un lieu de prédilection. Terre neuve et sauvage, c’est l’image que continue de véhiculer l’Amérique, malgré tout ce que le pays a pu accumuler de négatif. C’est grand, ça bouge, ça innove et ça s’impose, quitte à embêter le monde entier. Une dimension internationale que la France semble avoir perdue à jamais. À l’intérieur aussi, comparé à la rigidité de la société française, au fameux « ascenseur social » en panne sèche depuis longtemps, les Etats-Unis représentent un idéal vertigineux de réussite facile.

Meilleurs ennemis

Mais tout ceci a un prix. Et la liste est longue de ce que les Français ne manquent jamais de reprocher aux Américains. Sans même évoquer des évidences, comme la guerre en Irak ou l’incapacité à situer Paris sur une carte ailleurs qu’au Texas, les Yankees ont des défauts particulièrement impardonnables aux yeux des Français. C’est, par exemple, un excès de droiture dans les rapports humains, perçu comme proche du cynisme. Prenez un rendez-vous galant. Quand un Français s’adonne à coeur joie à un subtil jeu d’ambiguïté, de non-dits et de séduction, un Américain y va franco, demandant tout de suite si la jeune femme est mariée (« exit »), ce qu’elle fait dans la vie et combien elle gagne. Histoire de ne pas perdre de temps. Autre maladresse américaine : la malbouffe. En France, pas besoin d’être José Bové pour pester contre tout ce que les Etats-Unis ont pu inventer en termes d’ersatz de nourriture. Et tant pis si Mc Donald’s connaît ici un immense succès. Et puis viennent les superproductions hollywoodiennes, mal de tête par excellence des intégristes du patrimoine français. Dans le même temps, la région francilienne organise un voyage de découverte à l’intention précisément des producteurs hollywoodiens, pour les inciter à venir tourner en France : les retombées financières directes et indirectes sont simplement monumentales et on ne perd pas l’ouest. Si l’on devait synthétiser ce qui agace les Français chez les Américains, le dénominateur commun serait certainement la précipitation. Fait étonnant, d’ailleurs, puisque la fascination de la vitesse a joué un rôle majeur dans le charme que le Nouveau monde a toujours exercé sur l’Ancien. Les Etats-Unis sont un pays à grande vitesse, ce qui rend possible leur dynamisme tant jalousé. Or, le revers de la médaille est bien une hâte qui empêche de profiter des saveurs de l’existence. Manger correctement et cuisiner, prendre le temps de découvrir l’autre, se pencher sur des questions qui méritent réflexion et s’enrichir culturellement. Une vie trop pressée perd en qualité. La France et les Etats-Unis entretiennent des rapports rappelant ceux de pa-rents aux prises avec des enfants en crise d’adolescence. On ne peut pas ne pas les aimer : l’investissement est trop lourd en termes d’affection, d’espoir et de soutien. La France a tout donné à l’Amérique dès le départ : des troupes pour se battre contre les Anglais, des bases idéologiques pour fonder une démocratie, sans compter les immigrants. Elle éprouve encore le besoin de veiller sur son bébé. Le hic, c’est que le bébé en question n’en est plus un du tout, qu’il vole depuis longtemps de ses propres ailes et qu’il n’a plus de leçons à recevoir de personne. Il vient même désormais au secours de ses vieux parents dans le besoin (efficace, mais si peu délicate cette aide, M. Marshall !) et suit une voie à laquelle ceux-ci n’auraient jamais osé rêver pour lui. Il fonce. Parfois trop vite. Il lui arrive même de se montrer violent ou vulgaire. Mais que faire ? Qu’on le veuille ou non, un tel lien est inaltérable.

  • Irina Kneller

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