… ou pourquoi l’équipe olympique russe a-t-elle choisi Tchébourashka comme mascotte
Les Russes. Ils sont nés des abysses des forêts. Êtres sombres de terre noire et de tourbe humide, ils ont été semés par des Vikings qui les ont fait marins de terre, ainsi nomades depuis l’origine et comme tels vivant au présent, sans la moindre idée d’avenir.
C’est l’absence de cette idée fondatrice, de toute perspective passée ou à venir qui, je crois, explique la corruption, l’incurie économique, l’impression fataliste, la soumission au pouvoir. Sans temps, pas de conséquence. Car ils n’ont pas, comme leur part juive, le culte ni la moindre idée d’un passé, ni par là de culpabilité ou de justice. La punition arrive toujours indépendamment de la faute. Les Russes ont émergé dans une Kiev qui ne leur appartient plus et bu de Byzance ce qu’elle avait de plus oriental, son culte et ses ors. Puis ils ont mûri lentement sous le froid soleil tatare, s’y sont endurcis, s’y sont enragés. Ils ont demandé aux Italiens de les vêtir mais c’est un leurre, un déguisement qui leur sied mal. Finalement, ce sont les Allemands qui les ont récoltés, qui ont le mieux taillé leurs traits et les ont, tant bien que mal, enrégimentés. En raison sans doute d’une obscure parenté germanique. Leur antiquité de bois, leurs idoles, les couronnes de fleurs de leurs naïades ont rapidement fondu sous le climat impitoyable. Il n’en reste rien mais leurs âmes sont pleines encore de fantômes informes. Leurs dieux païens, naturels, toujours sous-jacents, piratent leur christianisme primitif et malpropre. Leur nourriture la plus quotidienne vient d’Asie, ravioli pielmeni, lait fermenté kefir, fromage suluguni, d’Allemagne ou de la Baltique, poisson, charcuterie, pain noir, marinades ; quant à leurs coutumes : asiatiques aussi, tapis aux murs, thé, usage de se déchausser dans les maisons (tapotchki), hospitalité, bains de vapeur. La vodka enfin, amie très chère, fiancée seule fidèle est pour eux la pureté assassine tandis qu’en face leurs veules popes ne leurs offrent qu’une rédemption de crasse et d’obscurité, pire et trop humaine image d’eux-mêmes. Seule leur reste en propre une identité de champignons et de baies, de bois odorant, de forêts profondes et maternelles, ainsi qu’une tellurique modestie. Quand Hitler a obligé les Russes à creuser des trous dans le sol gelé, loin d’en crever ils s’y sont régénérés comme des golems de glaise, en sont sortis géants. Les Russes sont ces bouleaux qui n’ont d’identité que tous ensemble, d’épaisseur que par le nombre. Mais quelle identité alors, quel âme magnifique et radicale, quelle puissance de brise-montagnes !

Ours à l’âme d’hérisson
Et dire que tout l’imaginaire des Russes tient en contes pour enfants, en maisons à pattes de poule, poney volant et poisson d’or. Symbolique est ce petit personnage de dessin animé – créé par un Juif, si je ne m’abuse, souvent les meilleurs chantres de la fameuse âme russe – de l’époque soviétique, sorte de lémurien chétif tombé d’une caisse d’oranges livrée d’on ne sait où. « Qui es-tu, questionne celui qui le découvre, je suis Tchébourashka (ce qui signifierait à peu près : trébucher), dit-il. Et qu’est-ce que tu es ? demande-t-on encore, je ne sais pas », pleure alors le pitoyable petit héros. Les Russes souffrent obscurément de ce déficit d’origines dissoutes dans la modestie d’un cageot d’oranges. N’est-il pas caractéristique que l’équipe olympique russe ait fait sa mascotte de ce personnage faible et attachant, certainement pas victorieux et conquérant comme il le devrait ? Que la nation se retrouve si bien dans cette image falote de Tchébourashka ? Ou dans celle, non moins fragile du iojik. Quand le reste du monde voit le Russe comme un ours redoutable, le Russe se perçoit plutôt comme un petit hérisson, le iojik. La plus discrète des créatures de nos campagnes, la plus timide, celle qui perd son chemin dans la brume et s’émerveille autant qu’elle s’effarouche des silhouettes fantomatiques du vaste monde. Au demeurant, notre Russe est bien le champion des mangeurs – et des buveurs – de miel.
Jeux à la vie et à la mort
Le communisme lui-même fut l’un de ces contes qu’aiment tant les Russes, pas beaucoup plus cruel que ceux des frères Grimm, de Bounine ou que le diable de Boulgakov. Le communisme, avec ses magiciens et ses sorcières, ses tours de passe-passe, ses ogres et ses châteaux hantés tels la Loubianka, on y croyait et l’on n’y croyait pas. N’empêche qu’on a joué le jeu. Car, comme les enfants, les Russes ne sont jamais si sérieux que quand ils jouent. Peu importe qu’ils jouent à travailler, à étudier, à faire la guerre ou à aimer. Attention ! Ils ne s’amusent pas : ils jouent. Ils y jouent leur vie, avec un acharnement d’enfant qui ferait un caprice mortel. Les pires rebelles soudain devenus sages, Asiatiques soudain germaniques : on est ébahi. Cela ne dure pas forcément longtemps, soixante-dix ans parfois, et puis c’est fini. L’enthousiasme est intact sauf qu’il se porte ailleurs, sur une autre lubie, pas moins sanglante, pas moins étoilée. Car, si des Chinois ou des Juifs les Russes ont le goût du travail, des Slaves ils ont celui du coup de tête et de l’abandon, le mépris du succès. Avec toujours la même foi des convertis, la même énergie, la même conviction. Ils sont des Turcs du nord finalement, sachant que les Turcs eux-mêmes ne sont à peu près que des Grecs islamisés (et je sais que les Russes prennent cela pour une insulte). Au bout du monde mais quand même sur le chemin des invasions, trop isolés, trop loin, trop congelés, trop vastes pour être « normaux », c’est-à-dire, pour eux, Allemands, mais pas assez pour se sentir en sécurité. Le rempart de l’Europe et, ils le croient, souvent sa victime, méprisée par elle. Des Asiatiques par le fait mais qui le nient, ils ont choisi le camp de cette ingrate Europe et se demandent bien pourquoi. Alors, ne trouvant pas d’autre choix, ils revendiquent leur barbarie, refusent obstinément qu’on les comprenne par fierté et par la certitude qu’ils ont de ne pouvoir pas être compris, saisis. C’est le gosse qui se sent mal-aimé et dit « Regardez comme je suis méchant ».
SERENDIR
