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Les eaux rouges du Canal de Moscou

Grands chantiers soviétiques : méthodes de construction J’ai proposé à Tamara d’aller visiter Dmitrov, grosse ville à cinquante kilomètres d’ici, une aubaine pour elle qui ne conduit pas, comme la majorité des femmes de Dubna. Nous avons pris la route : les feuilles d’or des bouleaux et des érables et celles, écarlates, des chênes rouges […]


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Grands chantiers soviétiques : méthodes de construction

J’ai proposé à Tamara d’aller visiter Dmitrov, grosse ville à cinquante kilomètres d’ici, une aubaine pour elle qui ne conduit pas, comme la majorité des femmes de Dubna. Nous avons pris la route : les feuilles d’or des bouleaux et des érables et celles, écarlates, des chênes rouges d’Amérique, frissonnaient dans un petit vent sec. Alors que nous longions le canal qui relie Moscou à la Volga, et par là aux mers du Sud et du Nord, je lui rappelai : « Tu m’as parlé un jour d’un hameau qui avait servi de camp de base pour les travailleurs du canal. Pourrais-tu me le montrer si on ne passe pas loin ? »

Dix kilomètres plus tard, elle m’indiquait un chemin, et nous nous retrouvions au milieu de baraquements dans une clairière : « Tu vois ces bâtiments ? C’étaient les maisons des surveillants », précise-t-elle en désignant de longues baraques branlantes de bois noirci. « Il n’y a pas de plancher au sol, juste de la terre battue… Au printemps, quand la terre dégèle, tu patauges dans la boue à l’intérieur et tu vis avec les grenouilles. Je le sais : j’ai passé là quelques années de mon enfance. Quand le canal a été achevé, les gens du coin ont récupéré les cabanes pour en faire des datchas. » A ce moment, elle aperçoit une babouchka qui clopine dans son jardin : « Oh ! Mais je la connais ! Léna ! Bonjour! Vous êtes toujours là ? » Puis elle explique à Léna que je cherche des gens capables de me raconter l’histoire du canal. – Entrez ! On va demander à Vladimir! Il sait, lui ! Mais avant, il faut manger ! Aïe ! J’aurais dû m’en douter ! Nous, nous déjeunons à midi, à la française, mais en Russie, les gens déjeunent vers quatorze-quinze heures. J’ai beau expliquer que je sors de table et que je n’ai vraiment pas faim, la voix de Léna est sans appel : – Il faut manger !!

Souvenirs d’enfance

Vladimir, son mari, haut comme un lutin, nous accueille avec un plaisir non dissimulé : nous rompons le train-train quotidien ! Son œil, bleu triste, s’éclaire. Il se hâte de poser des feuilles de journaux sur les petits bancs sous le pommier (une planche reliant deux rondins, comme la table, tout juste plus haute) : les pieds dans la boue, mais les fesses au sec ! Avant d’avoir eu le temps de dire ouf, je me retrouve avec une pleine assiette de gros cornichons au vinaigre sucré, de lactaires craquants en saumure, et de kartochkas, pommes de terre à l’eau écrasées à la fourchette. Eh bien… courage ! Mais je manque d’appétit ! Pour aider à digérer, Léna nous sert du thé : une demi-tasse de thé brûlant… qu’elle coupe avec une eau froide un peu douteuse. Vladimir a-t-il deviné mon inquiétude ? « Vous pouvez boire, c’est pas l’eau du canal… On pourrait la boire, mais ici, personne n’en veut : il y a trop de sang dedans ! » Je me jette sur la perche qu’il vient de tendre !

- Beaucoup de prisonniers sont morts ici, en creusant le canal ?

- Enormément ! Tout au long du canal, il a fallu creuser des fosses pour jeter leurs corps. Les bords du canal, c’est un vrai cimetière ! Partout ! Les hommes sont morts de fatigue : on les faisait marcher des kilomètres pour gagner le chantier, et autant pour rentrer le soir. Le camp pouvait être à dix kilomètres du chantier. Pour tout le chantier, il n’y avait qu’une seule excavatrice. Presque tout a été fait à la main, ils ont creusé avec des bêches, sorti la terre avec des brouettes ! Même en hiver, sous la neige ! Et comme si tous ces morts ne suffisaient pas, quand les chefs ont fait la mise en eau du canal, ils n’ont pas prévenu ! Il y avait encore des ouvriers dedans qui travaillaient à l’étanchéité… ils ont été emportés par les eaux, noyés…

Vladimir a la voix cassée par l’émotion. « Les prisonniers, on disait que c’étaient des voleurs… mais l’un avait juste pris une poignée de blé dans sa poche, pendant la moisson au kolkhoze, pour nourrir ses enfants ! Un autre était accusé de trafiquer parce qu’il avait revendu au détail à ses voisins une boîte d’allumettes ! C’était n’importe quoi ! Mais les voleurs, ils n’ont pas tellement travaillé au canal, on les a plutôt mis à construire le cyclotron à Doubna. Au canal, on a mis les politiques ». Doubna aussi est un pur produit du stalinisme : il fallait de la main d’œuvre pour construire les laboratoires de physique nucléaire, les maisons des savants, le barrage… Soyons honnêtes : le travail forcé n’est pas une invention soviétique mais vient d’une longue tradition ; St Pétersbourg n’a pas été construite autrement ! Les Russes, fatalistes, ajoutent même : « Sans ça, on n’aurait jamais pu faire tout ce qui a été fait ! »

Arithmétique de l’esclavage

Je ne suis guère matheuse, mais je me suis livrée à un petit calcul à partir des archives. Le canal mesure cent vingt huit kilomètres. Pour des raisons d’efficacité, les travaux ont été attaqués par les deux bouts, depuis Moscou, et depuis Doubna. Cinq cent cinquante mille prisonniers y ont été affectés. Quatre ans et huit mois plus tard, il en restait cinquante cinq mille, qui se sont vu offrir la liberté et le droit de s’installer où ils voudraient, en récompense de leur travail. Si les grands chiffres ne parviennent pas à parler à l’imagination, le détail journalier est accablant : chaque jour, on a perdu cent vingt cinq hommes, pour avancer de trente sept mètres, et ce sur chacun des deux chantiers… Ce travail de fourmi a été accompli par des hommes mal protégés, vêtus d’une simple veste de coton matelassé, chaussés de galoches fabriquées dans de vieux pneus avec des semelles de bois qui devaient leur arracher les pieds durant l’interminable marche quotidienne, mal nourris : un morceau de pain de quatre cent cinquante grammes pour ration de base car le plat chaud, une soupe au chou souvent sans viande, était réservé à ceux qui le « méritaient » par leur effort, épuisés par un sommeil à la dure dans des cabanes chauffées par un malheureux poêle. Mais la journée s’avance, il nous faut repartir, gagner Dmitrov : « Oh ! Mais je viens avec vous ! Je connais ! » s’écrie Léna qui file se changer sans attendre de réponse. L’après-midi s’est donc achevée à Dmitrov, dont je n’avais vu le Kremlin qu’en hiver, croulant sous la neige. Et Lena a pu faire la tournée des églises et monastères à la russe : c’est-à-dire en se signant à tour de bras avant de pénétrer à l’intérieur, et une fois là, en suivant le chemin secret de son coeur, zigzaguant d’une icône à l’autre comme une abeille entre les fleurs, dédaignant celle-ci pour vénérer celle-là, embrassant les unes, offrant un cierge à d’autres après avoir rempli soigneusement le petit papier avec ses intentions de prière ou ses voeux. Sur le trajet du retour vers Doubna, le crépuscule rosissait les brumes montant du canal où naviguaient les derniers bateaux. Les croisières doivent cesser : dans quelques jours, les eaux seront prises par la glace.

Idoles déchues

« Radio-couloirs » a bien fonctionné à Doubna : à l’école où elle enseigne, Tamara a parlé de mon intérêt pour l’histoire du canal Moscou-Doubna-Volga et les uns et les autres lui apportent leurs trésors : coupures de vieux journaux, ouvrages d’histoire locale… qui complètent ce que je sais déjà. Je note les habituelles divergences sur les chiffres ! De cinq cent cinquante mille prisonniers employés à creuser le canal, selon les sources officielles, on passe à sept cent soixante-dix mille selon un historien local. L’historien dessine le portrait des prisonniers libérés à la fin des travaux : l’ancien ministre côtoie le paysan, l’ouvrier ou l’artiste ; les femmes et les adolescents sont nombreux, travaillant dans des conditions aussi difficiles que les hommes. Et précise : si les survivants ont bien été libérés, et médaillés, en 1937 à l’achèvement des travaux, c’est, souligne-t-il amèrement, pour être arrêtés de nouveau en 1940, et fusillés comme ennemis du peuple !

Et quel nom donner à ce canal tout neuf, ce cordon ombilical ? Canal Staline ? Impossible, déjà pris par le canal de la Baltique… Mais, connaissant la susceptibilité du chef suprême, que pouvait-on oser proposer d’autre ? Nul ne voulant prendre le risque, le canal est resté sans nom dix ans durant… jusqu’à ce qu’un astucieux suggère de le baptiser du nom, politiquement neutre, de « canal de Moscou », à l’occasion du huit cent quatre-vingt dixième anniversaire de la capitale. Il restait à le décorer ! Les berges du canal, bien entretenues, sont en effet agrémentées de statues. L’endroit où le canal rejoint la « petite mer » devait recevoir les statues les plus remarquables. On opta donc pour, face à face, Lénine et Staline. Les plus hautes d’URSS, ces statues, avec leurs vingt-cinq mètres de haut en granit d’Ukraine, représentaient un projet colossal qui demanda cinq années de travail. Les deux géants surveillèrent donc l’entrée du canal jusqu’à ce que Krouchtchev dénonce les crimes stali-niens en 1961. La foule accourut pour jeter à l’eau ceux qu’elle encensait la veille ! On fit tomber la lourde tête, monolithe de vingt-deux tonnes, le corps suivit… Mais les idoles déchues se vengent parfois : les vandales avaient omis le fait qu’à moins de deux cents mètres de là s’ouvrait l’écluse qui mène à la Volga… L’onde de choc fut, paraît-il, terrible, et fragilisa irrémédiablement l’ouvrage. J’avoue avoir toujours une petite appréhension à emprunter le tunnel qui passe sous l’écluse et permet de rejoindre le cour de Doubna… Sans cesse, des plaques se détachent du plafond, l’eau coule ici ou là et l’on bricole vilainement dans tous les coins… Chronique d’une catastrophe annoncée ! Tout le monde y pense, espèrant la construction d’un pont… mais rien n’avance. Ce qui ne perturbe en rien Lénine qui, au bout de ses parterres soignés, continue de recevoir les mariées du samedi, empaquetées de tulle, le temps d’une photo devenue traditionnelle ; et de se faire fleurir d’œillets rouges par des mains anonymes pour son anniversaire. La plate-forme qui lui fait face, que Staline occupait, aujourd’hui désertée, croule de son côté sous les herbes folles que nulle main ne vient arracher.

Doubna

C’est la ville des vélos et des hommes à lunettes. Visages concentrés, regards fuyants : des scientifiques, plongés dans leurs réflexions ardues, déambulent çà et là dans les rues de Dubna, l’un des plus grands centres de recherche nucléaires au monde. Fondée en 1956 à 125 km au Nord de Moscou, la ville est restée longtemps fermée aux étrangers. Elle compte aujourd’hui environ 65 000 habitants travaillant dans leur grande majorité à l’Institut unifié de recheches nucléaires et dans d’autres établissements scientifiques. Les atomistes de Dubna ont découvert plusieurs particules élémentaires comme l’élément 118. L’élément 105, le dubnium, porte ainsi le nom de la ville.

1 commentaire sur “Les eaux rouges du Canal de Moscou

  1. hyvrard

    Bonjour!

    Pouvez vous me dire la hauteur des écluses qui ferment la mer de Rybinsk? Sont elles plus ou moins hautes que celle de Zaporojie qui d’après ce que j’ai lu, ferait 37 mètres.Est-ce vrai? Merci de ces précisions techniques.

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