Sept sœurs veillent sur Moscou

Pendant de nombreuses années, l’horizontalité de Moscou n’a été rompue que par la présence de sept édifices, désignés non pas par le terme « capitaliste » de « gratte-ciel » mais par l’expression « immeubles de grande hauteur » (vyssotnoe zdanie, ou vyssotka). Ils sont tous nés après la guerre, de la volonté du tout-puissant Staline. L’Amérique avait déjà ses Empire State Building et autres Chrysler Building ; Moscou n’avait pas un seul bâtiment surplombant la masse. Estimant qu’il était impossible de ne pas surpasser le camp impérialiste, le Premier secrétaire décida la construction de huit édifices d’une hauteur variant de 32 étages, pour le plus haut, à 16 étages, pour les plus bas. La première pierre de chacun fut posée le jour de la célébration du huit centième anniversaire de Moscou, le 7 septembre 1947.

À ce moment, aucun des bâtiments n’avait été conçu : seule la décision de les construire avait été prise. Le nombre d’édifices changea finalement, ainsi que la quantité d’étages qu’ils contenaient, leur fonction et même leur emplacement. Deux immeubles furent abandonnés : celui du quartier Zariadie, à l’emplacement occupé actuellement par l’hôtel Rossia, et celui qui devait voir le jour près de Dinamo. Par contre, l’hôtel Ukraine, non prévu initialement, fut finalement élevé non loin de la gare de Kiev.

Les édifices devaient être répartis dans tout Moscou, à des emplacements stratégiques, aux intersections des grands axes de la ville. L’idéologie était prédominante dans ces projets, et nombreux furent les journalistes, architectes, ingénieurs à souligner que les édifices soviétiques se devaient de servir l’Homme, contrairement à leurs équivalents occidentaux, construits selon eux pour répondre à des préoccupations purement économiques, d’où leur structure parfaitement verticale (pour économiser du terrain). Ainsi, l’un des buts était de garantir leur solidité et d’éviter les oscillations observées à cause du vent dans les bâtiments américains. C’est l’une des explications des plans des édifices moscovites, en forme d’étoile à trois branches, de lettre pi, de croix… mais aussi de leur structure à étages : le bâtiment s’élève progressivement vers son pinacle, situé en son centre.

Gothique, antique, empire

Cette structure reflète cependant une autre caractéristique, plus proprement architecturale : le mélange de plusieurs styles en un tout cohérent et harmonieux. Les « sept sœurs » de Moscou allient classicisme antique, tradition proprement russe, gothique européen – un style qui plaisait particulièrement, paraît-il, à Staline. Ce dernier eut d’ailleurs une grande influence sur l’apparence des édifices : c’est grâce à lui qu’ils sont tous couronnés par une flèche, alors qu’ils devaient à l’origine s’achever sur de grandes terrasses. Les bâtiments rappellent ainsi quelque peu les tours du Kremlin et leur étoile culminante, mais aussi l’architecture de certaines églises traditionnelles russes en bois (voir article sur l’église de Fili, N° 64). L’influence du gothique se fait sentir dans les flèches, les pavillons extérieurs décorant les diverses « marches » des immeubles ; celle de l’architecture antique dans d’autres éléments décoratifs – pilastres, frises, colonnes, lustres et ornements intérieurs. Des traits typiquement staliniens se remarquent aussi – solennité, gigantisme, mouvement vertical écrasant quelque peu l’individu.

Au terme de cet immense chantier sept édifices sont apparus, qui donnent à Moscou son allure actuelle : deux bâtiments occupés actuellement par des ministères, celui des Affaires étrangères (MID), qui fut le premier terminé, et celui des Transports et Communications ; l’Université d’Etat de Moscou (MGU), le plus haut avec ses 36 étages, et qui devait initialement être un immeuble d’habitation ; deux hôtels, l’Ukraine et le Leningrad ; et enfin, deux édifices composés uniquement d’appartements, celui de Barrikadnaïa où vécut l’interprète de Staline, et celui du quai Kotelnitcheskaïa, le plus coté. Des logements existent d’ailleurs dans tous les immeubles, hormis celui du MID, de l’hôtel Leningrad et du MGU (ce dernier en contient mais ils sont réservés aux étudiants et aux professeurs), et d’après les promoteurs leurs prix ne sont pas exorbitants. Alors, si l’envie vous prend de vous imprégner de l’ambiance d’une époque aujourd’hui révolue, c’est encore possible…

« Vyssotki » moscovites : Édifice du MID (1948-53), Smolenskaïa-Sennaïa pl., 32/34; Édifice d’habitation (1948-52), Kotelnitcheskaïa nab., 1/15; Édifice d’habitation (1948-54) , Koudrinskaïa pl., 1; Édifice mi-locatif – mi-administratif, Sadovaïa-Spaskaïa oul., 21; Hôtel Leningrad (1948-53), oul. Kalantchevskaïa, 21/40; Hôtel Ukraine (1949-55), Koutouzovski pr., 2/1; MGU (1947-53), Leninskie Gory.

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